samedi 21 juillet 2018

Visite du Yoseikan Budo Taiwan

Le Yoseikan Budo est une discipline cousine du Nihon Tai Jitsu, et un art dont je suis particulièrement curieux depuis de nombreuses années. J’avais d’ailleurs eu l’occasion lorsque je vivais encore en France de me rendre à plusieurs stages d’Hiroo Mochizuki.

Au même titre que le Nihon Tai Jitsu, le Yoseikan Budo est relativement peu présent en Asie, et il est évidemment inconnu à Hong Kong. Il est pourtant présent à Taipei depuis près de 20 ans ! J’ai donc profité d’un passage à Taipei pour me rendre au Yoseikan Budo Taiwan et découvrir une nouvelle pratique et de nouveaux pratiquants. C’était ma première fois au dojo de Taipei, que j’avais découvert l’an dernier en voyant José Perez (proche d’Hiroo Mochizuki et enseignant de Richard Folny en Yoseikan Budo) y passer quelques semaines, ce qui m’a semblé un signe plutôt encourageant. J’ai contacté Kevin, l’enseignant principal la veille qui a très gentiment accepte ma demande et a prévenu son assistant qui dirigeait le cours du samedi, lui-même ne pouvant malheureusement pas être là.

Le Yoseikan Budo est une discipline qu’on pourrait qualifier d’ « open source ». Ouverte sur le monde et les autres disciplines, toujours en mouvement. Elle a d’ailleurs en son cœur un laboratoire de recherche qui lui permet de continuer à évoluer, chose que grand nombre d’écoles devraient à mon humble avis essayer de répliquer.

Ne connaissant pas du tout le quartier, je suis arrivé très en avance. J’ai en réalité trouve le dojo en seulement quelques minutes, dans une petite rue, clairement indiqué par un signe Yoseikan Budo visible de loin. En m’approchant j’ai découvert un dojo sur deux étages avec une petite salle en haut agrémentée de quelques iaito et d’une salle plus grande au sous-sol dans laquelle se déroulent les cours. Loin d’être un dojo ultra-moderne et flambant neuf, le Yoseikan Budo Taiwan est un dojo qui a une âme, un peu comme son grand frère de Shizuoka finalement.



Le cours a commencé par un échauffement reposant sur des mouvements au sol de type Animal Flow, des exercices pas forcement évidents mais qui permettent tout à la fois de mieux gérer notre corps dans l’espace tout en le renforçant. Nous sommes ensuite passés à des exercices avec partenaire(s) pour travailler sur les notions de timing, distance et conscience de l’espace qui nous entoure. D’abord avec un seul partenaire en essayant de se toucher mutuellement les épaules puis les jambes, sans bloquer mais en essayant au mieux d’esquiver. Puis tous ensemble, un gant de boxe posé sur une main, et en cherchant à maintenir le gant tout en faisant tomber ceux des autres.

J’ai véritablement apprécié cette partie pour plusieurs raisons. Déjà parce qu’elle est ludique et que je ne crois pas qu’il soit nécessaire de pratiquer de manière austère pour progresser. Je crois au contraire qu’on progresse d’autant plus vite qu’on passe un bon moment. Ensuite parce que je crois que le conditionnement physique est d’une importance capitale. Si je reste convaincu que les méthodes d’utilisation du corps permettent d’atteindre des capacités hors du commun, je ne crois pas que ce soit le seul moyen d’obtenir des résultats. Construire un corps fort et souple, sans même parler de capacités internes, est je pense un prérequis nécessaire à n’importe quelle activité martiale et le Yoseikan Budo l’a très bien compris. J’ajouterais qu’il est probable qu’un plus grand nombre de personnes arrivent à développer ce type de corps qu’un corps du type de ceux d’Akuzawa sensei ou Kuroda sensei pour ne citer qu’eux.

Nous sommes ensuite passés aux projections. Le cours du samedi auquel j’ai participé est normalement prévu pour les femmes et les débutants, nous travaillons donc les projections de base : o soto gari, tai otoshi, mais aussi des choses plus avancées, avec un travail progressif depuis le kumikata.

Un grand nombre de projections plus tard, nous passons à des randori souples, également axés sur les projections. Une dizaine de minutes de randori plus tard, il est temps de… passer à des exercices de type HIT (high intensity training) ! Vous pensiez que les randori indiquaient la fin du temps règlementaire ? Moi aussi ! Eusebius a donc mis en place un petit parcours avec six exercices différents pour faire travailler la puissance des hanches, des jambes, du haut du corps, l’explosivité des poings et des pieds ou encore l’équilibre. Un panel large mais équilibré.

C’est enfin la fin, il est temps de s’étirer et chacun d’entre nous compte jusqu’à dix, en essayant à chaque nouvel exercice de compter dans une nouvelle langue, international oblige.

J’ai passé un excellent moment avec Eusebius et les élèves présents ce jour-là. Mon seul regret, ne pas avoir pu rester un peu plus longtemps pour participer aux cours avancés du mardi !
 


samedi 7 juillet 2018

Un pied devant l’autre, tout simplement

Cet article est initialement paru dans "Dragon spécial Aikido" numéro 20 en Avril 2018.


Quand on pense déplacements en Aikido, on pense immédiatement aux Tai Sabaki, et notamment Irimi et Tenkan, qui forment la base de la discipline. Et pourtant avant de passer aux déplacements propres à la discipline, il semble important de revenir encore un pas en arrière et de comprendre tout simplement… comment marcher.

La marche est l’une des activités les plus basiques pour l’homme. Le corps humain n’est pas conçu pour rester statique, mais au contraire pour être en mouvement. Si vous doutez de cette affirmation, réfléchissez à ce que vous pensez le plus facile entre rester debout totalement immobile pendant une heure ou au contraire marcher pendant une heure…

La marche n’est pas non plus anodine et il est toujours intéressant de regarder les plus grands adeptes et la façon dont ils se déplacent. Comment prennent-ils le contact avec le sol? Leurs pas sont-ils lourds ou légers? Poussent-ils dans le sol ou utilisent-ils une autre mécanique pour se avancer? Que fait leur centre de gravité? Et comment transfèrent-ils le poids de leur corps? A titre personnel je suis convaincu qu’il n’y a pas une seule et unique manière de faire, mais que la manière choisie a nécessairement un impact fort sur le reste de la pratique et qu’il nous faut donc être cohérent dès les premiers pas. Difficile de réconcilier les façons de marcher de certains des plus grands adeptes contemporains et pour être honnête je ne crois pas que ça soit nécessaire de le faire.

Augmenter sa conscience corporelle

L’un des premiers buts de la pratique martiale est d’augmenter considérablement notre conscience corporelle. Bien sûr le but ultime est la survie et la maîtrise de l’adversaire, mais pour contrôler le corps d’une tierce personne, il faut déjà être capable de contrôler plus ou moins correctement le sien. Ce qui différencie à mon avis les plus grands adeptes des pratiquants lambda tient souvent à la facilité avec laquelle ils exécutent leurs mouvements, leur maitrise des fondamentaux. C’est vrai pour les pratiques martiales mais également pour n’importe quelle activité reposant sur le corps. Mon enseignant de technique Alexander prenait pour exemple Cristiano Ronaldo en football et Roger Federer en tennis, deux des plus grandes stars de leurs sports respectifs. Et effectivement en les regardant bouger on peut remarquer à quel point ils gèrent mieux leur corps que la moyenne. C’est particulièrement visible si on regarde comment ils équilibrent leur tête. A noter qu’il ne s’agit pas forcément chez eux de quelque chose de conscient ou d’acquis, mais probablement plus de qualités innées qui leur ont permis d’atteindre le plus haut niveau. Mais pour nous autres simples mortels, il n’est pas interdit de revenir sur les bases et d’essayer de corriger nos erreurs si petites soit elles pour se rapprocher de cette facilité naturelle des grands adeptes.





Ce qui différencie les plus grands adeptes tient souvent à la facilité avec laquelle ils exécutent leurs mouvements



Lors de ses premiers pas sur le tatami, le débutant a rarement une grande compréhension de son corps et de la façon dont il doit le gérer dans l’espace. Bien sûr il avait une vie avant la pratique et on peut imaginer qu’il marche depuis son plus jeune âge mais probablement de manière peu consciente. La pratique de l’Aikido ou de n’importe quelle discipline martiale doit permettre d’affiner cette compréhension, et elle le fait, dans une certaine mesure. Dans une certaine mesure seulement parce que la pratique martiale propose un travail plus complexe que ces bases, du moins en apparence et encourage facilement la mise en avant de l’ego. Qui d’entre nous n’a pas essayé d’amener son partenaire au sol à tout prix au détriment de l’intégrité de sa propre structure? L’équilibre qui part, l’épaule qui monte pour passer en force, la tête mal équilibrée, j’en passe. Le travail technique est évidemment utile, mais a l’inconvénient de pouvoir nous faire facilement perdre de vue le travail de fond qui est proposé.

Certaines écoles au contraire, notamment parmi les arts internes se concentrent fortement sur ces bases: se tenir debout, marcher, s’asseoir. Chez les japonais on pensera notamment à l’Aunkai qui a fait de ces trois éléments son credo mais en regardant par exemple du côté des arts chinois on remarque l’importance essentielle de la marche dans la pratique. Le Bagua est par exemple célèbre pour ses exercices de marche en cercle autour d’un arbre, alors que les cours de Tai Chi commencent généralement par des exercices de marche latérale au ralenti permettant au pratiquant de prendre conscience de ses appuis, de sa posture et des muscles mis en action pendant la marche.

La pose du pied

Marcher demande la mise en action d’un grand nombre de parties du corps et il est évidemment impossible de les décrire tous dans un simple article. Mais parmi eux l’utilisation des pieds, seuls points de contact entre le corps et le sol, revêt une importance primordiale.

Ici encore il existe de nombreuses façons de faire, liées aux choix de pratique. On peut par exemple choisir de poser le talon en premier et de “dérouler” le pied jusqu’à la pointe, ou au contraire de poser l’avant du pied en premier, parfois même en ne posant pas le talon au sol du tout. Dans mon cas je favorise une pose du pied à plat au maximum, façon de faire qui est en revanche plus difficile à mettre en place avec des chaussures dès lors que celles-ci ont un talon légèrement surélevé. Je privilégie d’ailleurs les chaussures de type “barefoot” pour cette raison.

La pose du pied a des conséquences immédiates sur la façon d’utiliser le corps. En marchant sur la pointe des pieds par exemple, les mollets sont de fait plus engagés, et de manière générale la ligne arrière du corps. De cette manière il est possible de pousser dans le sol plus rapidement et de jouer sur une certaine explosivité, qui explique notamment pourquoi c’est la méthode la plus utilisée dans les sports de combat. Se tenir debout avec le poids sur l’avant des pieds rend en revanche plus difficile d’utiliser sa structure et son squelette de manière optimale, et demandera par exemple plus d’effort et de temps pour changer de direction. Ce n’est pas un souci dans les sports de combat, mais cela peut l’être dans un contexte plus ouvert ou les adversaires peuvent être plus nombreux. On imagine aisément que le contexte 1 contre 1 de la boxe pendant quelques rounds n’a pas le même cahier des charges qu’à 200 contre 200 sur un champs de bataille pendant plusieurs heures.

Au contraire, le pied à plat permet de mieux utiliser sa structure corporelle en laissant le poids du corps tomber naturellement dans le sol. Logiquement en se tenant debout, le corps humain est conçu de telle sorte que le poids devrait tomber plus ou moins dans les pieds à la hauteur de la malléole, s’il tombe plus en avant ou en arrière, un certain nombre de chaines musculaires devront être engagées pour compenser.


Générer le mouvement

La pose du pied n’est qu’un des nombreux éléments à considérer pendant la marche, et le deuxième élément primordial à mon avis est la façon dont le mouvement est généré. Encore une fois les choix sont nombreux et ont des implications directes sur la pratique. Pour se donner une idée de la diversité des choix possibles, il suffit d’ailleurs de regarder les gens marcher dans la rue et d’observer quels sont les muscles engagés et quelles conséquences cela a sur la démarche générale de la personne. Les méthodes utilisées par chaque individu diffèrent suffisamment pour que l’on soit souvent capable de reconnaitre un ami de loin, juste à sa démarche. Je me souviens d’ailleurs d’une journée d’hiver à Tokyo où j’attendais Akuzawa sensei et j’essayais de le repérer au loin  en regardant toutes les personnes marcher dans le parc emmitouflées dans leur manteau. Je l’ai reconnu sans hésitation, à une distance qui ne permettait de reconnaitre aucun détail physique, tant sa façon de marcher est unique.

Ne pas pousser dans le sol et gérer son centre de gravité sont les deux points sur lesquels j’insiste le plus quand je présente ma façon de marcher à des pratiquants. Les deux sont d’ailleurs liés et j’aime proposer l’exercice suivant, très facile à mettre en place, pour le comprendre. Par deux, l’un des pratiquants marche, de façon naturelle, vers l’avant. Pendant la marche, son partenaire le pousse dans le dos, ce qui provoque généralement une perte d’équilibre suivi d’un rattrapage. Puis on retente la même expérience mais cette fois en faisant marcher le partenaire vers l’arrière et en le poussant au niveau du torse. Le résultat est bien différent et l’équilibre est cette fois préservé. Cette différence est en réalité fort simple à expliquer. Nos genoux et nos chevilles sont conçus pour aller seulement dans une direction. Lorsque l’on marche vers l’avant, on a naturellement tendance à pousser dans le sol, ce qui a pour effet de faire monter et descendre notre centre de gravité à chaque pas. Cette poussée est plus difficile en marchant vers l’arrière, et le mouvement est donc généré plus facilement depuis les hanches, alors que le dos reste droit et que le centre de gravité se déplace linéairement vers l’arrière. Moralité: marchez l’avant comme si vous marchiez vers l’arrière.




La marche diffère naturellement selon si l’on va vers l’avant ou vers l’arrière


Parmi les kunren de l’Aunkai, “walking maho” est l’un des exercices les plus connus. Paumes contre paumes, les deux pratiquants se font face, l’un avance et l’autre recule, fournissant un retour d’information à son partenaire. Si l’on prend l’exemple d’une personne poussant dans le sol pour avancer, le retour d’information est immédiat puisque la force se transmet dans ce cas du pied arrière de la personne qui avance au pied arrière de la personne qui recule, et donc directement dans le sol, rendant particulièrement simple la nullification de la force. Il devient alors utile de chercher une autre approche pour se déplacer. L’une d’entre elles consistant à faire glisser le pelvis vers l’avant et vers le bas, ou autrement dit de… tomber depuis le pelvis. Quand on y réfléchit un peu, qu’est ce que marcher sinon tomber d’un pas sur l’autre  et se rattraper à l’aide des jambes? A l’inverse on peut également choisir de faire démarrer la marche en venant “tirer” le menton.

Un travail sans fin d’introspection

Les éléments présentés ci-dessus sont volontairement réducteurs car il faudrait écrire des volumes pour décrire précisément toutes les actions mises en place corporellement lors d’un déplacement utilisant une méthode corporelle parmi un grand nombre d’autres. Tout au mieux ces éléments peuvent être des premières pistes de réflexion pour aborder le sujet de la marche et par extension de tous les déplacements. “Connais-toi toi même” peut-on voir écrit sur le temple de Delphes. Cette citation vieille de plusieurs milliers d’années est toujours d’actualité pour la pratique martiale, et je ne peux que vous encourager à observer votre façon de vous tenir et de vous déplacer. C’est un travail sans fin, simple à mettre en place et faisable en tout lieu et en chaque instant. Le travail d’une vie et la base d’une pratique plus richer et plus profonde.