vendredi 13 avril 2018

Paroles d'experts - Lionel Froidure

Lionel Froidure est le fondateur d'Imagin'Arts et d'En Terre Martiale. Né dans une famille de Karateka, Lionel est tombé dans le chaudron quand il était petit et il partage aujourd'hui sa passion à travers ses cours mais aussi ses nombreux DVDs et documentaires, ainsi que ses articles que vous pouvez retrouver sur le blog d'Imagin'Arts. 6e dan de Karate et 4e d'Arnis Doblete Rapilon, Lionel est un pratiquant acharné et travailleur dont la qualité du travail n'a d'égale que sa gentillesse et son ouverture d'esprit. 

J'ai eu la chance en 2013 de rencontrer Lionel lors d'un stage à Paris avec Washizu sensei et de passer une bonne partie de la soirée à discuter avec lui et cela reste pour moi une de mes plus belles rencontres. Je ne peux que vous inviter à rencontrer Lionel si vous en avez l'occasion et à défaut à suivre son travail.




1. As tu une routine matinale (liée ou non aux arts martiaux) ?

Tous les matins, je me lève plutôt tard la plupart du temps, mais je me couche tard. Cela peut expliquer. Debout à 8h et tous les matins je m’occupe de mon fils. Le soir je suis en cours, donc je profite de toutes les matinées pour être avec lui, lui donner une bonne énergie pour qu’il commence bien sa journée. Ces moments avec lui, me rappellent les choses importantes : la famille. Sans ma famille qui me soutient dans tout ce que je fais, je ne pense pas que je pourrais le faire. Pour l’instant il est trop petit pour comprendre que papa n’est pas là comme les autres papas, mais j’espère qu’il le comprendra, l’acceptera et pourquoi pas, partagera la même passion que moi du tatami.

Après l’avoir déposé, mon autre routine, avant de commencer à travailler, je prends 10 minutes pour me faire un réveil articulaire et musculaire. Relâchement, décontraction, auto-massage. Tout pour mettre le corps en route et en même temps cela me permet de faire le point sur la journée qui commence : Point urgent et important, point urgent mais pas important, point pas urgent mais important et bien sur les pas importants et pas urgents. Cela me permet de mieux gérer mon temps et d’être plus efficace.  Ce n’est qu’ensuite, que j’ouvre mon ordinateur, me connecte aux réseaux, regarde mes emails et commence mes montages (pas forcément dans cet ordre 😃)

2. Si tu avais seulement 10 minutes pour pratiquer, que ferais-tu ?

Si j’avais, en fait des fois je n’ai pas 10 minutes mais le peu que j’ai ces jours là, je fais de la visualisation ou je relis mes notes.

3. Quel est le meilleur investissement que tu aies fait sur toi-même? Sur d'autres?

Se nourrir sans attendre d’être nourri. Je pense que c’est une façon peu orthodoxe de pratiquer pour la plupart des pratiquants mais pour beaucoup de mes amis et frères d’armes, c’est la seule manière de réellement investir à très long terme dans sa pratique. Ne pas attendre d’être digne de recevoir tel enseignement, ne pas attendre que l’on donne une réponse à la question que tu ne peux pas poser, ne pas rester en arrière et attendre que l’on te dise, mais viens donc devant petit, tu verras mieux. Je vais de l’avant, je glane les informations, je pose mes questions à tous ceux qui veulent bien me répondre, peu importe l’art martial. Le but étant de trouver d’abord ce qui nous manque dans notre pratique puis d’aller le chercher auprès de ceux qui connaissent la réponse. Une fois la réponse acquise, savoir s’entraîner seul avec comme objectif d’implémenter ce nouveau savoir.

Sur d’autres : J’ai formé un certain nombres d’élèves et la vie à fait qu’ils sont partis dans une autre région. On le sait très bien, les élèves ne nous appartiennent pas. Il est donc important à mon sens de leur donner les outils pour qu’ils puissent un jour continuer leur chemin, leur apprendre à s’entraîner seul, à comprendre analyser décortiquer tout ce qu’il les entoure. Ce qui en fera peut-être des pratiquants libres qui pourront s’intégrer partout et se nourrir dans les cours, les stages et trouver ce dont ils ont besoin. Le pire, pour un avancé, est je pense, de toujours attendre que l’enseignant vous donne les informations que vous avez besoin. Vous devez aller au devant, ne pas attendre.


Lionel au Yoseikan Dojo à Shizuoka, Japon, lors d'un documentaire En Terre Martiale

4. À ton avis, quelles sont les principales erreurs que font les gens lorsqu'ils pratiquent? Au contraire quels sont les éléments que tu penses être faciles pour les gens dès le début de la pratique ?

Ils veulent aller plus vite que la musique. Nous vivons dans un monde où l’on doit arriver à tout faire dans l’instant sinon on passe à autre chose. C’est bien malheureux, car on oublie la nécessité de prendre du temps pour y arriver. Demandez à un forgeron de vous faire une lame dans l’heure, vous verrez ce qu’il vous dira. Du temps, du temps. Il me faut plus de temps pour faire une lame de qualité. Sinon tu peux aller au supermarché et en acheter une.

Mais le temps ne fait pas tout, il faut qu’il soit associé à un dur labeur et une introspection personnelle sur son évolution et sa compréhension. Il faut du temps et beaucoup d’entraînement pour pouvoir avancer. Seul ceux qui s’entraînent beaucoup et constamment réussissent à progresser. Et plus on avance, plus on rentre dans de la motricité fine et plus cela prend du temps. Comme quand on passe de la forge au polissage. Les premières années de pratique nous forgeons, les années suivantes on s’affute, on polit, on enlève le superflu en ne gardant que l’essentiel.

Une chose facile quand on débute est d’aller s’entraîner. Régulièrement n’est plus très simple de nos jours mais avec de la volonté, et une bonne gestion de son planning c’est réalisable. Ensuite rien n’est simple pour un débutant, il arrive dans un monde dont il ignore tout : techniques, culture, étiquette, vocabulaire… Il doit tout apprendre. Pour cela il peut faire une chose encore très simple : écrire ce qu’il a retenu des cours dans un carnet et le relire avant chaque cours.

Dernier point et je dirai qu’il est crucial : laisser son ego, son histoire, ses croyances sur l'art au vestiaire. Nul ne peut remplir un verre si celui-ci est déjà plein.

5. Est-ce qu'une situation d'échec que tu as rencontrée dans le passé t'a aidé à devenir meilleur dans ce que tu fais? As-tu un échec préféré que tu pourrais partager ?

Je pars du principe qu’un échec, quel qu’il soit, permet de s’améliorer. Gagner, réussir ne nous remet jamais en cause, pour sûr, on a réussi. La gestion de l’échec est primordiale dans ma façon d’aborder les choses. Je suis un insatisfait né. Je n’aime pas me regarder réaliser des techniques, pourtant je les partage sur internet. Même si j’adore partager ma passion avec d’autres enthousiastes, et internet est un superbe outil, cela me permet surtout de figer un instant et de revenir dessus, de le décortiquer pour pouvoir faire mieux la fois suivante.

Un échec cuisant fut quand j’ai loupé par deux fois ma ceinture noire, le premier dan. Je n’étais pas prêt car je ne m’entraînais pas à faire des katas, kihon… Je m’entraînais au combat car j’étais en équipe de France. Au Shodan, j’ai échoué. Je pensais que ce n’était pas de ma faute. Je l’ai donc repassé sans changer mes entraînements. Résultat identique. Même si j’étais un combatant aguerri, je n’étais pas assez technique. Depuis ce jour, je n’ai jamais échoué à mes passages de grade, j’étais prêt car j’avais fait bien plus en amont que ce que l’on pouvait me demander. J’ai appris de mon échec, j’en retiens toujours la leçon et j’essaye de la transmettre à mes élèves. Comme tu le sais, certain échecs doivent être vécus pour qu’ils puissent nous faire grandir.

6. Quand tu atteins une période de stagnation, ou un plafond dans ta pratique, comment passes-tu ce cap ?

Elle est assez marrante ta question 🙂 Je m’entraîne tout simplement. On pense souvent qu’il faut trouver la technique, le moyen pédagogique pour parvenir à passer ces caps. En pensant ainsi on oublie une chose : le temps. Chaque chose que l’on crée prend du temps, certaines plus que d’autres. Le temps vient à bout de tout mais pour cela il faut persévérer.

Si j’ai conscience d’un point faible et que je connais un sensei qui pourra me le transmettre, je vais le suivre sans cesse et chercher dans son travail ce qu’il me manque, de trouver les points clés et principes qui me permettront dans le futurs d’y arriver. Le plus complexe, c’est quand on a le savoir mais pas le savoir faire. C’est frustrant. Il faut donc relever les manche et aller s’entraîner et parler de ce problème avec des frères d'armes. Des fois, les stagnations ne sont pas physiques mais mentales.



Lionel est également pratiquant d'Arnis Kali

7. Quelle est la question qu'on ne te pose jamais et que tu aimerais qu'on te pose ?

Quel futur pour Lionel ?

Je n’ai que peu de vision, de futur planifié, martialement parlant. Beaucoup se projettent et font des plans sur la comète en pensant à demain. Si j’avais fait ça il y a 10 ans, jamais je ne me serais vu là où je suis aujourd’hui. La vie est pour cela magique, elle nous surprend toujours. Il faut s’adapter et suivre le flow. Je pense plutôt à aujourd’hui, à demain, aux projets que j’aimerais réaliser dans un futur proche mais je ne pense pas à comment je serai dans le futur. J’aimerais juste que sur mon lit de mort je me dise que j’ai eu une belle vie, que j’ai aimé, que l’on m’a aimé, et que j’ai été un homme passionné, comme disait Paulo Coelho : un guerrier de la lumière. Des choses simples pour un homme qui veut vivre une vie remplie de simplicité. Comme dans les arts martiaux, toute la complexité réside dans sa simplicité. 

8. Quels conseils donnerais-tu à une version plus jeune de toi-même ?

Je pense que lui donnerais plusieurs conseils, en voici quelques uns qui me viennent à l’esprit.
1. Continue à bien prendre soin des tiens et de ceux qui comptent pour toi, car sans eux, aucun chemin que tu parcourras ne te comblera
2. Ecoute tes ainés
3. Remets toujours en question les paroles de tes ainés, compare, teste et garde que ce qui marche pour toi (mais ne bois pas les paroles comme de l’eau bénite)
4. Avance sans te soucier des autres car on est toujours le con de quelqu’un
5. Fais confiance à ton instinct plus qu’au jugement des autres
6. Ne lâche rien, soit persistant mais pas têtu
7. Crois en tes rêves et fais tout ce qu’il faut pour y arriver sans pour autant délaisser ceux qui sont à côté de toi.

2 commentaires:

Lionel Froidure a dit…

Merci pour le partage et la qualité de ton investissement et travail dans cette belle communauté des arts martiaux. A bientôt

Xavier DUVAL a dit…

Merci Lionel, je ne fais qu'essayer d'apporter ma modeste pierre à l'édifice :)