mercredi 7 mars 2018

Paroles d'experts - Alexandre Grzegorczyk

Alex est l'un des piliers de l'Aikido Kishinkai, qu'il enseigne à Limoges. Pratiquant depuis son plus jeune âge, il a comme beaucoup commencé par le Judo avant de se tourner vers la boxe et la boxe française puis vers le Yoseikan Budo. D'une pratique relativement aggressive et orientée vers la compétition, Alex a fait le choix de tout quitter il y a quelques années pour s'installer à Paris et suivre l'enseignement de Léo Tamaki. Pour en savoir plus sur son parcours, je vous invite à lire son interview chez Nicolas Lorber


Alexandre Grzegorczyk par William Pinaud


1. As-tu une routine matinale (liée ou non aux arts martiaux)?
J'apprécie débuter chaque journée par une séance d'entraînement car j'y trouve une source de motivation et de bien-être. Ça me permet de mettre mon corps en éveil pour être dans de bonnes dispositions tôt le matin et débuter la journée sur une note positive. Je planifie généralement mes entraînements en fonction de mes activités journalières et des heures où je me sens plus réceptif, et productif, pour telle ou telle forme de travail. Chacun à son propre rythme, qui évolue en fonction des périodes de vie. J’essaie d’en tenir compte pour optimiser chaque séance.

La plupart du temps je découpe l'entrainement matinal en deux phases durant la semaine. Je consacre quatre matinées à l'entretien physique et au renforcement musculaire selon un programme spécifique que j'établis en fonction de mes besoins et ma pratique. Ensuite trois débuts de journée sont dédiées au stretching et travail postural.

C’est un moment important pour lequel je m’efforce de ne pas faire d’impasse, le reste de ma journée étant dédié à d’autres formes d’études.

2. Si tu avais seulement 10 minutes pour pratiquer, que ferais-tu?

Si j'avais seulement 10 min? Cela dépend des périodes, de la charge d'entrainement hebdomadaire et de mes recherches. Cependant, si je suis dans une phase avec peu de temps devant moi, j'ai pour habitude de faire des suburi. Ils permettent d'étudier seul l'ensemble des bases de notre école, que ce soit au niveau de la forme et du fond. C'est un exercice qui ne nécessite pas forcément de partenaire, que l'on peut réaliser occasionnellement sans armes si on est en déplacement et que l'on peut aussi bien utiliser pour forger et polir.

Il y a également une possibilité infinie de faire évoluer cet exercice. Pour te donner un exemple, actuellement j'alterne entre la forme de base des suburi  de kenjutsu et une forme plus complexe avec une planche d'équilibre et un bandeau sur les yeux afin d'approfondir l'étude du principe "corps flottant", ukimi, et accéder à une perception différente de mon corps dans l'espace. Cette deuxième forme de travail m’a permis de mettre le doigt sur certains défauts inconscients que j’avais et de les améliorer.

3. Quel est le meilleur investissement que tu aies fait sur toi-même? Sur d'autres?
Personnellement, le meilleur investissement a été rompre avec une partie de ma vie pour monter étudier les budos sur Paris (vie personnelle, train de vie etc.). J'étais étudiant et me destinais à l'enseignement des activités physiques et sportives. Lorsque j'ai pris cette décision je n'avais pas encore terminé mes études mais cette envie était présente depuis un moment. Un jour, durant ma dernière année d'études, je me suis dit que c'était maintenant ou jamais. J'avais le sentiment d'arriver à une limite dans ma pratique et ressentais ce besoin d'aller chercher ailleurs pour continuer d'avancer. J'ai donc terminé mon année avec l'idée en tête que quoiqu'il arrive, que je valide mes diplômes, ou non, c'était le moment de prendre mon envol. Quelques mois plus tard, j'ai débarqué en banlieue parisienne et débuté les cours au Kishinkan Dojo le lendemain.

Pour les autres, je pense honnêtement que ce n'est pas à moi d'y répondre. Quand on commence à se poser ce genre de questions, et faire le bilan de ce que l'on a donné, arrive peut-être un moment où nous risquons d'avoir des attentes vis-à-vis d'autrui. Je ne souhaite pas rentrer dans ce schéma, encore moins que les personnes qui m'entourent aient le sentiment qu'il y a une contrepartie et me soient redevable car ils perdraient une partie de leur liberté. Les personnes ne sont pas là pour répondre à nos attentes, c'est à nous de faire en sorte d'y répondre, le reste c'est du bonus. Donner pour recevoir c'est un principe important des budos, mais je pense que c'est différent de donner en espérant recevoir.

4. À ton avis, quelles sont les principales erreurs que font les gens lorsqu'ils pratiquent? Au contraire quels sont les éléments que tu penses être facile pour les gens dès le début de la pratique?
Chacun fait ses propres erreurs et c'est là toute la difficulté du rôle d'enseignant : analyser les erreurs de chacun pour apporter une réponse personnalisée :-). Il y a bien sûr quelques erreurs communes qui se dégagent chez les élèves comme le fait de parfois être trop accrochés à leurs préconceptions ou d'être parfois tellement attaché au résultat final que l'essentiel leur échappe. Mais c'est finalement un défaut que nous avons tous à un moment donné, ça reste humain :-). Cela n'est pas bien grave car une part de nous se construit à travers nos erreurs. Finalement, je pense que le principal ce n'est pas d'être dans l'erreur mais de s'en rendre compte pour éviter de les reproduire et progresser.

Après quels sont les éléments faciles pour les gens au début ? C’est une question complexe qui est dépendante de la personnalité,  du vécu de chacun et de l'enseignant. Personnellement, si rien n'est évident au départ, je pense sincèrement qu'il n'y a rien de très difficile à partir du moment où les exigences sont progressives et personnalisées, que la pédagogie est adaptée au profil de l'élève et que le travail proposé a du sens. C'est important pour moi que l'élève reparte de chaque cours en ayant identifié un problème à résoudre, qu'il ait des pistes de travail concrètes et soit au minimum en phase de résolution du problème.



Alexandre Grzegorczyk par Thomas Taragon


5. Est-ce qu'une situation d'échec que tu as rencontrée dans le passé t'a aidé à devenir meilleur dans ce que tu fais? As-tu un échec préféré que tu pourrais partager?
Honnêtement, je ne me suis jamais posé la question. Non pas que je n'en ai jamais connu mais parce que l'échec est quelque chose de très relatif pour moi. J'ai tendance à analyser chacune de mes erreurs possibles face aux obstacles que je rencontre plutôt que repousser la faute sur la difficulté d'une situation. Une fois qu'elles sont identifiées, je m'en sers de moteur pour les surmonter. Je ne perçois donc pas réellement la situation comme un échec à proprement parler mais plutôt comme un tremplin, un moyen de progresser. De ce fait, je garde bien plus souvent en mémoire mes erreurs que la notion d'échec en lui-même. Toutefois, si on les considère alors comme tels, je dirais qu'ils m'ont tous aidé à avancer. Après est-ce que ça m'a aidé à devenir meilleur? J'ose espérer :-).



J'ai effectivement en tête un événement qui m'a particulièrement marqué. J'étais dans une phase complexe et j'étais loin d'être le partenaire d'étude que l'on choisissait pour le capital sympathique et agréable. De nature plutôt impulsive et impatiente, j'ai souvent été caractérisé comme un "petit con prétentieux" à juste raison. Je n'avais absolument pas conscience de mon attitude et créais régulièrement des situations conflictuelles avec autrui. À vrai dire je m'en contentais puisque je m'étais construit depuis l'enfance à travers le conflit et le défi de l'autorité. A cette période, seulement la partie martiale des budos m'intéressait et je percevais également la vie comme un combat. Jusqu'au jour où l'un de mes enseignants m'a clairement remis les points sur les "i" suite à plusieurs dérapages de ma part.  Sans rentrer dans les détails, il m'a mis face à moi-même et m'a fait comprendre que le problème venait essentiellement de mon attitude vis-à-vis des autres. Il m'a permis de comprendre que les réactions des personnes qui nous entourent sont bien souvent le reflet de ce que nous dégageons. Il m'a mis face à la réalité et m'a permis de travailler sur moi-même pour sortir de ce schéma. Il a su percevoir le moment opportun pour me faire réagir mais, plus que tout, il est resté ouvert et m'a tendu la main. Ce qui m'a certainement poussé à profondément me remettre en question. Je lui dois beaucoup et n'en serais sans doute pas où j'en suis sans sa juste intervention. Toutefois, je suis encore loin d'être satisfait de ma personne aujourd'hui, il me reste encore beaucoup à apprendre et de progrès à faire :-).

6. Quand tu atteins une période de stagnation, ou un plafond dans ta pratique, comment passes-tu ce cap?
En essayant d'analyser le pourquoi et le comment, quitte à demander l'avis de mes enseignants dans un second temps. J'observe également beaucoup mes partenaires d'études pour ouvrir mes perspectives de travail. Quand je n'ai pas de réponse je reprends les  bases car en progressant nous considérons parfois qu'elles sont acquises, mais rien n'est acquis dans le temps. On parle rarement des pertes d'acquisitions mais c'est une réalité, même chez un pratiquant avancé. 
Parfois il est bon de le mettre de côté un exercice et reprendre depuis le début pour saisir ce qui nous a échappé. Il nous est tous arrivé de rencontrer un problème pour lequel, malgré tous nos efforts, nous ne trouvions pas la solution et en le laissant de côté pour y revenir plus tard la solution s'est présentée d'elle-même, comme un déclic. Il m'arrive donc occasionnellement de laisser le problème identifié murir de lui-même pour y revenir plus tard.

7. Quelle est la question qu'on ne te pose jamais et que tu aimerais qu'on te pose?

Aucune. Je n'ai pas d'attente particulière.

8. Quels conseils donnerais-tu à une version plus jeune de toi-même?
Il y aurait tellement à dire... À chaud je dirais "n'oublie pas de prendre soin des autres et faire preuve de bienveillance", en référence à Nelson Mandela qui disait "être libre, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c'est vivre d'une façon qui respecte et renforce la liberté des autres".




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