vendredi 23 mars 2018

Paroles d'experts - Filip Maric


 J'ai rencontré Filip en 2016 lorsqu'il est venu à Hong Kong pour un stage d'Aunkai que nous nous sommes finalement retrouvés à diriger ensemble. Avant cette rencontre en personne j'avais déjà eu l'occasion de découvrir son travail à travers quelques unes de ses vidéos d'Aikido, et nous avions pu parler d'Aunkai en ligne quand il a rejoint l'école. Il ne nous a fallu que quelques minutes pour nous sentir comme deux amis de longue date et Filip reste aujourd'hui une de mes personnes préférées dans le monde des arts martiaux.

Pratiquant de haut niveau en Aikido et Kenjutsu, mais aussi enseignant de Systema et pratiquant d'Aunkai, en plus d'être docteur en physiothérapie et praticien certifié de Shiatsu, Filip a une expérience et des qualifications qui ont de quoi faire des envieux. Je suis heureux de vous proposer ses réponses aujourd'hui.



1. As-tu une routine matinale (liée ou non aux arts martiaux)?

Au fil des ans, ma routine matinale a toujours varié de temps à autre et je m'attends à ce que cela continue. Dans l'appartement dans lequel j'ai emménagé il y a environ deux ans, j'ai la chance d'avoir une terrasse extérieure qui surplombe le port et une petite forêt juste à côté de notre maison. Depuis lors, ma routine matinale se déroule là-bas et se compose d'une courte période de méditation, ainsi que d'une forme de prière très idiosyncratique, et aussi quelques exercices.

Le contenu exact de chacun de ces trois composants varie également, parfois je fais plus, parfois moins. Ainsi, venant d'une formation zazen, ma méditation peut consister en une courte période de dans laquelle je me contente simplement (et contineullement) de me re-focaliser sur ma respiration et la rectitude de ma posture. Ceci est également lié à un sentiment de centrage que j'ai brièvement abordé il y a un certain temps. Cependant, au cours de ces dernières années, j'ai aussi trouvé une variation en adoptant une approche contemplative de ma méditation (du matin) et j'aime donc penser à travers une image dans la droite ligne de la vieille vidéo de Powers of Ten, ou à d'autres moments de la journée, sur une plage, sur mon lieu de travail, etc. D'autres variantes de la même idée peuvent également être trouvées dans le discours de Carl Sagan «Pale Blue dot», et Pierre Hadot en a également parlé dans le contexte de ses études sur les philosophies grecque et romaine antique. En termes simples, cette pensée m'aide à mettre les choses en perspective, génère un sentiment de relation avec quelque chose de plus grand que moi, mes problèmes, mes désirs, mes besoins, etc., et avec cela, je me sens bien pour la journée. 

Ce que j'appelle ma prière est, dans un sens, lié à cette dernière pensée, mais je ne suis pas sûr de pouvoir le communiquer correctement par écrit. Je le partagerai en revanche avec plaisir en personne avec toute personne intéressée, mais c'est peut-être un peu trop personnel pour ce format.Enfin, en ce qui concerne mes exercices physiques, ils peut s'agir d'un ou deux des exercices solo que nous avons en Aunkai, d'une autre méditation debout simple avec un accent sur la respiration et la posture dans différentes positions, de jouer un  peu avec les exercices de Silk Reeling du Tai Chi ou une forme courte , un peu de suburi (pratique de la coupe) avec un bokuto, ou une autre arme, quelques pompes, des squats ou des redressements assis dcomme nous les pratiquons dans le Systema RMA de Vasiliev, ou encore quelques étirements simples. J'essaie de ne pas compliquer trop les choses, mais plutôt de rester dans un mode exploratoire en ce qui concerne ce que je ressens dans mon corps ce matin, quels que soient les exercices que je fais.
 

2. Si tu avais seulement 10 minutes pour pratiquer, que ferais-tu?


Pour faire simple une version condensée de ce que je viens de décrire d'une manière qui m'autorise à couvrir chacune des trois portions mentionnées.


3. Quel est le meilleur investissement que tu aies fait sur toi-même? Sur d'autres?


Je ne suis pas sûr de pouvoir appeler cela un investissement que j'ai fait sur moi-même en tant que tel, mais je devrais dire toujours garder l'esprit ouvert; et peut-être par extension, ou variation, étudier toutes sortes de choses différentes, qu'il s'agisse de pratiques ou de pensées, et voyager à travers le monde.

En ce qui concerne mon investissement dans les autres, je devrais probablement dire que ceux-ci sont encore «à venir», dans le sens où je voudrais continuer à aider et être là le plus possible pour les autres chaque jour, et pour  aussi longtemps que possible, quoi que cela puisse signifier exactement, dans chaque situation, lieu, moment, etc. Donc, je dirais que le meilleur investissement que je puisse faire chez les autres (et peut-être aussi en moi) serait de toujours persister et d'améliorer cet effort.



4. À ton avis, quelles sont les principales erreurs que font les gens lorsqu'ils pratiquent? Au contraire quels sont les éléments que tu penses être facile pour les gens dès le début de la pratique? 


Dans la formation aux arts martiaux, c'est-à-dire dans le genre dans lequel j'ai toujours été impliqué et qui n'a pas lieu dans le contexte du service militaire, je pense qu'il s'agit de prendre les choses trop au sérieux; et aussi en lien avec ça, de vouloir aller aller trop fort, trop dur, trop vite, trop tôt.Je ne suis pas sûr de ce que les gens comprennent vraiment facilement dès le début, parce que si c'est le cas je pense que ce n'est pas quelque chose qu'ils acquièrent via l'entrainement, mais ce qu'ils ont apporté avec eux. Je me souviens qu'au cours de ma première année d'études supérieures, un conférencier nous a dit que l'étude devrait impliquer la lecture de livres que nous ne comprenons pas, parce que nous connaissons déjà ceux que nous comprenons. C'est ce genre d'idée que j'ai en tête ici. Mais bien sûr, les gens viennent avec un passé différent et alors qu'il peut être très facile pour quelqu'un de faire une chose à cause d'un certain talent, physique ou mental, quelque chose d'autre sera difficile pour eux, mais facile pour un autre. Et ainsi de suite, donc cela dépend aussi beaucoup de chaque personne. 

5. Est-ce qu'une situation d'échec que tu as rencontrée dans le passé t'a aidé à devenir meilleur dans ce que tu fais? As-tu un échec préféré que tu pourrais partager? 


Hmm ... idéalement, j'espère et je pense que chaque échec de ma vie a été essentiel pour que je me retrouve là où je suis aujourd'hui ... et il y a eu beaucoup d'échecs, je peux te le garantir ... et je suppose qu'on pourrait aussi arguer que là où je suis aujourd'hui n'est pas génial non plus. Mais si je suis aujourd'hui un peu meilleur que dans n'importe quelle version antérieure de moi-même, bien sûr, tous ces échecs passés n'en ont pas tout à fait été, et il vaudrait peut être mieux les décrire avec un autre terme. Donc, si je devais penser à une expérience qui m'a aidé à devenir meilleur dans ce que je fais ... hm, ça dépend, dans les arts martiaux ... ah ... je ne sais pas, il y en a eu tellement ne veux pas injustement en mettre un en évidence par rapport à tous les autres. Dans la vie en général, il y a eu et il y en a toujours beaucoup, mais les plus grands sont, encore une fois, plus adaptés à une conversation en personne.



6. Quand tu atteins une période de stagnation, ou un plafond dans ta pratique, comment passes-tu ce cap?


Je fais quelque chose de nouveau, ou tout au moins de différent.

7. Quelle est la question qu'on ne te pose jamais et que tu aimerais qu'on te pose? 


Hm ... Je ne suis pas sûr ... Peut-être que les gens s'enquièrent davantage des questions plus profondes concernant leur pratique, le pourquoi, comment, ce qu'il y a de plus profond, peut-être plus philosophique, ou existentiel (c'est-à-dire d'une manière pertinente pour leur vie dans son ensemble). J'ai certainement beaucoup de réflexions à cet égard et j'aime bien les partager avec les gens. Mais je ne dirais jamais que ce sont des vérités ultimes, donc que les gens me posent ou non ces questions n'est pas tant le problème, mais plutôt qu'ils en parlent ou y pensent en général.


8. Quels conseils donnerais-tu à une version plus jeune de toi-même?


Calme toi. Tout va, et continuera, d'aller bien comme ça.


mercredi 7 mars 2018

Paroles d'experts - Alexandre Grzegorczyk

Alex est l'un des piliers de l'Aikido Kishinkai, qu'il enseigne à Limoges. Pratiquant depuis son plus jeune âge, il a comme beaucoup commencé par le Judo avant de se tourner vers la boxe et la boxe française puis vers le Yoseikan Budo. D'une pratique relativement aggressive et orientée vers la compétition, Alex a fait le choix de tout quitter il y a quelques années pour s'installer à Paris et suivre l'enseignement de Léo Tamaki. Pour en savoir plus sur son parcours, je vous invite à lire son interview chez Nicolas Lorber


Alexandre Grzegorczyk par William Pinaud


1. As-tu une routine matinale (liée ou non aux arts martiaux)?
J'apprécie débuter chaque journée par une séance d'entraînement car j'y trouve une source de motivation et de bien-être. Ça me permet de mettre mon corps en éveil pour être dans de bonnes dispositions tôt le matin et débuter la journée sur une note positive. Je planifie généralement mes entraînements en fonction de mes activités journalières et des heures où je me sens plus réceptif, et productif, pour telle ou telle forme de travail. Chacun à son propre rythme, qui évolue en fonction des périodes de vie. J’essaie d’en tenir compte pour optimiser chaque séance.

La plupart du temps je découpe l'entrainement matinal en deux phases durant la semaine. Je consacre quatre matinées à l'entretien physique et au renforcement musculaire selon un programme spécifique que j'établis en fonction de mes besoins et ma pratique. Ensuite trois débuts de journée sont dédiées au stretching et travail postural.

C’est un moment important pour lequel je m’efforce de ne pas faire d’impasse, le reste de ma journée étant dédié à d’autres formes d’études.

2. Si tu avais seulement 10 minutes pour pratiquer, que ferais-tu?

Si j'avais seulement 10 min? Cela dépend des périodes, de la charge d'entrainement hebdomadaire et de mes recherches. Cependant, si je suis dans une phase avec peu de temps devant moi, j'ai pour habitude de faire des suburi. Ils permettent d'étudier seul l'ensemble des bases de notre école, que ce soit au niveau de la forme et du fond. C'est un exercice qui ne nécessite pas forcément de partenaire, que l'on peut réaliser occasionnellement sans armes si on est en déplacement et que l'on peut aussi bien utiliser pour forger et polir.

Il y a également une possibilité infinie de faire évoluer cet exercice. Pour te donner un exemple, actuellement j'alterne entre la forme de base des suburi  de kenjutsu et une forme plus complexe avec une planche d'équilibre et un bandeau sur les yeux afin d'approfondir l'étude du principe "corps flottant", ukimi, et accéder à une perception différente de mon corps dans l'espace. Cette deuxième forme de travail m’a permis de mettre le doigt sur certains défauts inconscients que j’avais et de les améliorer.

3. Quel est le meilleur investissement que tu aies fait sur toi-même? Sur d'autres?
Personnellement, le meilleur investissement a été rompre avec une partie de ma vie pour monter étudier les budos sur Paris (vie personnelle, train de vie etc.). J'étais étudiant et me destinais à l'enseignement des activités physiques et sportives. Lorsque j'ai pris cette décision je n'avais pas encore terminé mes études mais cette envie était présente depuis un moment. Un jour, durant ma dernière année d'études, je me suis dit que c'était maintenant ou jamais. J'avais le sentiment d'arriver à une limite dans ma pratique et ressentais ce besoin d'aller chercher ailleurs pour continuer d'avancer. J'ai donc terminé mon année avec l'idée en tête que quoiqu'il arrive, que je valide mes diplômes, ou non, c'était le moment de prendre mon envol. Quelques mois plus tard, j'ai débarqué en banlieue parisienne et débuté les cours au Kishinkan Dojo le lendemain.

Pour les autres, je pense honnêtement que ce n'est pas à moi d'y répondre. Quand on commence à se poser ce genre de questions, et faire le bilan de ce que l'on a donné, arrive peut-être un moment où nous risquons d'avoir des attentes vis-à-vis d'autrui. Je ne souhaite pas rentrer dans ce schéma, encore moins que les personnes qui m'entourent aient le sentiment qu'il y a une contrepartie et me soient redevable car ils perdraient une partie de leur liberté. Les personnes ne sont pas là pour répondre à nos attentes, c'est à nous de faire en sorte d'y répondre, le reste c'est du bonus. Donner pour recevoir c'est un principe important des budos, mais je pense que c'est différent de donner en espérant recevoir.

4. À ton avis, quelles sont les principales erreurs que font les gens lorsqu'ils pratiquent? Au contraire quels sont les éléments que tu penses être facile pour les gens dès le début de la pratique?
Chacun fait ses propres erreurs et c'est là toute la difficulté du rôle d'enseignant : analyser les erreurs de chacun pour apporter une réponse personnalisée :-). Il y a bien sûr quelques erreurs communes qui se dégagent chez les élèves comme le fait de parfois être trop accrochés à leurs préconceptions ou d'être parfois tellement attaché au résultat final que l'essentiel leur échappe. Mais c'est finalement un défaut que nous avons tous à un moment donné, ça reste humain :-). Cela n'est pas bien grave car une part de nous se construit à travers nos erreurs. Finalement, je pense que le principal ce n'est pas d'être dans l'erreur mais de s'en rendre compte pour éviter de les reproduire et progresser.

Après quels sont les éléments faciles pour les gens au début ? C’est une question complexe qui est dépendante de la personnalité,  du vécu de chacun et de l'enseignant. Personnellement, si rien n'est évident au départ, je pense sincèrement qu'il n'y a rien de très difficile à partir du moment où les exigences sont progressives et personnalisées, que la pédagogie est adaptée au profil de l'élève et que le travail proposé a du sens. C'est important pour moi que l'élève reparte de chaque cours en ayant identifié un problème à résoudre, qu'il ait des pistes de travail concrètes et soit au minimum en phase de résolution du problème.



Alexandre Grzegorczyk par Thomas Taragon


5. Est-ce qu'une situation d'échec que tu as rencontrée dans le passé t'a aidé à devenir meilleur dans ce que tu fais? As-tu un échec préféré que tu pourrais partager?
Honnêtement, je ne me suis jamais posé la question. Non pas que je n'en ai jamais connu mais parce que l'échec est quelque chose de très relatif pour moi. J'ai tendance à analyser chacune de mes erreurs possibles face aux obstacles que je rencontre plutôt que repousser la faute sur la difficulté d'une situation. Une fois qu'elles sont identifiées, je m'en sers de moteur pour les surmonter. Je ne perçois donc pas réellement la situation comme un échec à proprement parler mais plutôt comme un tremplin, un moyen de progresser. De ce fait, je garde bien plus souvent en mémoire mes erreurs que la notion d'échec en lui-même. Toutefois, si on les considère alors comme tels, je dirais qu'ils m'ont tous aidé à avancer. Après est-ce que ça m'a aidé à devenir meilleur? J'ose espérer :-).



J'ai effectivement en tête un événement qui m'a particulièrement marqué. J'étais dans une phase complexe et j'étais loin d'être le partenaire d'étude que l'on choisissait pour le capital sympathique et agréable. De nature plutôt impulsive et impatiente, j'ai souvent été caractérisé comme un "petit con prétentieux" à juste raison. Je n'avais absolument pas conscience de mon attitude et créais régulièrement des situations conflictuelles avec autrui. À vrai dire je m'en contentais puisque je m'étais construit depuis l'enfance à travers le conflit et le défi de l'autorité. A cette période, seulement la partie martiale des budos m'intéressait et je percevais également la vie comme un combat. Jusqu'au jour où l'un de mes enseignants m'a clairement remis les points sur les "i" suite à plusieurs dérapages de ma part.  Sans rentrer dans les détails, il m'a mis face à moi-même et m'a fait comprendre que le problème venait essentiellement de mon attitude vis-à-vis des autres. Il m'a permis de comprendre que les réactions des personnes qui nous entourent sont bien souvent le reflet de ce que nous dégageons. Il m'a mis face à la réalité et m'a permis de travailler sur moi-même pour sortir de ce schéma. Il a su percevoir le moment opportun pour me faire réagir mais, plus que tout, il est resté ouvert et m'a tendu la main. Ce qui m'a certainement poussé à profondément me remettre en question. Je lui dois beaucoup et n'en serais sans doute pas où j'en suis sans sa juste intervention. Toutefois, je suis encore loin d'être satisfait de ma personne aujourd'hui, il me reste encore beaucoup à apprendre et de progrès à faire :-).

6. Quand tu atteins une période de stagnation, ou un plafond dans ta pratique, comment passes-tu ce cap?
En essayant d'analyser le pourquoi et le comment, quitte à demander l'avis de mes enseignants dans un second temps. J'observe également beaucoup mes partenaires d'études pour ouvrir mes perspectives de travail. Quand je n'ai pas de réponse je reprends les  bases car en progressant nous considérons parfois qu'elles sont acquises, mais rien n'est acquis dans le temps. On parle rarement des pertes d'acquisitions mais c'est une réalité, même chez un pratiquant avancé. 
Parfois il est bon de le mettre de côté un exercice et reprendre depuis le début pour saisir ce qui nous a échappé. Il nous est tous arrivé de rencontrer un problème pour lequel, malgré tous nos efforts, nous ne trouvions pas la solution et en le laissant de côté pour y revenir plus tard la solution s'est présentée d'elle-même, comme un déclic. Il m'arrive donc occasionnellement de laisser le problème identifié murir de lui-même pour y revenir plus tard.

7. Quelle est la question qu'on ne te pose jamais et que tu aimerais qu'on te pose?

Aucune. Je n'ai pas d'attente particulière.

8. Quels conseils donnerais-tu à une version plus jeune de toi-même?
Il y aurait tellement à dire... À chaud je dirais "n'oublie pas de prendre soin des autres et faire preuve de bienveillance", en référence à Nelson Mandela qui disait "être libre, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c'est vivre d'une façon qui respecte et renforce la liberté des autres".