mardi 27 février 2018

Un mois de stages et quelques principes

Ma série de stages en Europe a été une fois encore l’occasion d’essayer de présenter un travail riche et différent de ce qui est fait d’habitude. Comme je l’ai expliqué à plusieurs reprises au cours de ces stages, mon enseignement se divise en trois parties, plus ou moins égales. Deux d'entre elles sont enseignées largement dans tous les dojos de Nihon Tai Jitsu, la première nettement plus rarement pour ce que j’en vois. A noter que si ces parties sont “égales” en termes de temps d’enseignement dans mon dojo, elles ne le sont pas dans ma pratique personnelle puisque la première doit représenter grosso modo 80% de ma pratique.

Quelles sont donc ces trois parties? Forger le corps, l’apprentissage des techniques traditionnelles et le travail libre.

La forge du corps est la base de mon travail et je considère qu’elle est nécessaire pour pourvoir faire fonctionner les techniques correctement sans utiliser de force inutile. Et ces deux éléments ensemble sont ce qui permet au pratiquant d’arriver à un travail de plus en plus libre. Le travail de forge me semble être la base, tout simplement parce qu’il me semble audacieux de vouloir contrôler le corps d’une tierce personne non complaisante sans arriver à contrôler un minimum son propre corps.

Dans la forge du corps, je considère trois éléments principaux:
  1. Le type de corps recherché (neutre, lourd/léger, connecté/dissocié, élastique, mobile, etc) sachant qu’il est possible de les utiliser ensemble ou successivement en fonction de la situation
  2. La façon de se déplacer, à commencer par la marche, mais en y incluant également les ukemi
  3. Le travail de l’intention, qu’il s’agisse d’enlever la force au point de contact ou de travail plus “mental” sur la perception et la projection de l’intention

Le sujet étant complexe et difficile à traiter en quelques heures, je ne rentre évidemment pas dans le détail de toutes les parties à chaque stage. Pour certains je me concentre sur les éléments les plus basiques comme le corps neutre (le “point mort” du corps humain avant de bouger) et le corps lourd (qui permet de transmettre la force de la gravité et qui nécessite donc une grande relaxation notamment dans les articulations), pour d’autres je rentre dans les détails plus avancés de la connection des différentes parties du corps, et dans des cas plus rares je rentre dans les choses plus avancées qui demandent je pense un gros conditionnement en amont.

Bouger correctement pour enlever la tension

Bouger correctement et enlever les tensions dans le corps est une première étape. Si on considère que les arts martiaux ont été conçus pour que des gens plus faibles puissent faire face à des gens plus forts, il est fort peu logique que dans la plupart des dojos les techniques doivent passer en force ou en jouant sur la coopération du partenaire… De même que je trouve incohérent de faire faire des pompes à l’échauffement tout en expliquant aux élèves que la pratique proposée leur permettra d’abattre un adversaire beaucoup plus fort physiquement. Si l’idée est d’affronter quelqu'un de plus fort physiquement, potentiellement armé, et qui nous prend par surprise, pouvoir répondre par la simple force musculaire est optimiste.

Ma compréhension est qu’il faut donc quelque chose de plus. Une capacité par exemple à transmettre une force beaucoup plus grande que notre poids réel ou notre force musculaire. Ou au contraire une capacité à enlever totalement la force pour ne pas être perceptible. Si ma pratique est plus orientée vers le premier que vers le deuxième choix, je ne pense pas pour autant que l’une des deux options soit meilleure que l’autre.

Kuzushi au moment du contact

Pour les mêmes raisons je crois que le Kuzushi doit avoir lieu au moment du contact, car je crois ce moment déterminant. Le combat de survie est différent du cinéma et un combat n’aura pas l’occasion de s’éterniser. Une bonne raison de l’amener à se terminer très rapidement en notre faveur.



Physiquement et mentalement, j’ai un goût prononcé pour la notion d’Irimi. Physiquement en rentrant profondément dans la distance du partenaire, le plus souvent en glissant sur lui. Mentalement, en faisant que cette entrée permette de prendre un ascendant psychologique net. Dans les deux cas, l’adversaire doit être pris dès l’entrée et c’est pourquoi je rejette autant que possible les entrées qui consistent à sortir à trois kilomètres pour revenir. Une sortie loin de l’adversaire est le plus souvent une possibilité pour lui de continuer son attaque.

Le Kuzushi est également pour moi à séparer de la “douleur”. La bonne grosse clé qui fait mal, c’est marrant et ça donne un certain sentiment de satisfaction à notre ego, mais je suis de plus en plus convaincu que devoir se reposer sur un signal tel que la douleur est le signe d’une pratique limitée. Si la douleur peut parfois être un bonus, je ne crois pas qu’elle soit un aboutissement, ni même un moyen. Au contraire, je crois que c’est le meilleur moyen de rester au plus bas niveau de la pratique.


Comprendre l’essence des Kata

Si je n’enseigne pas les kata et les techniques de base dans mes stages, considérant que c’est le travail des directeurs techniques régionaux et nationaux, j’y fais en revanche très souvent référence parce qu’une grosse partie de ma pratique consiste à décortiquer ces bases encore et encore et à chercher à leur trouver plus de sens chaque jour. Je suis notamment fermement convaincu qu’un kata ou une technique qui n’a pas un sens particulier n’a rien à faire dans un cursus de formation de base, et qu’il doit donc forcément y avoir des choses à trouver en creusant un peu.

Lorsque je fais référence à ces techniques, je montre donc ce qui pour moi peut faire l’essence du mouvement. Qu’il s’agisse d’un principe corporel ou stratégique, en précisant que la “forme usuelle” du kata est une porte d’entrée et qu’en apprenant on ouvre tout simplement la porte. Mais il ne tient qu’au pratiquant de la franchir et d’explorer ce qu’il y a derrière.

vendredi 16 février 2018

Paroles d'experts - Romain Guihéneuf


Romain pratique les arts martiaux depuis plus de 15 ans. En 2005 il découvre le Hapkido puis le Hankido qu'il enseigne aujourd'hui à Nort sur Erdre, près de Nantes. Atteint d'une maladie génétique qui affecte sa vue, Romain a fait très tôt le choix d'une pratique fine, en sensation, qu'il a complétée par un travail thérapeutique via le Reiki et le Shiatsu. Il avait déjà répondu à une interview sur sa pratique sur ce blog.


1. As-tu une routine matinale (liée ou non aux arts martiaux) ?

Pour être honnête je n’ai pas de rituel particulier.  Par contre en Hankido, nous avons une partie qui s’appelle Hwansang Do Beop, ce qui signifie la voie vers la visualisation des techniques. Cette partie est composée de 24 formes respiratoires, 12 qui représentent celui qui fait (techniques du ciel) et les 12 autres celui qui reçoit (technique de la terre). C’est un travail assez similaire au qi gong. En pratiquant ces formes j’ai pu mieux comprendre la logique du corps dans le mouvement et ainsi améliorer ma pratique avec un partenaire.

A côté de cela, il m’arrive régulièrement de pratiquer les Makko Ho qui sont des exercices d’étirements basé sur les méridiens du corps. Ce sont des exercices que j’ai découverts lors de ma formation en shiatsu. Bien exécutés dans le relâchement, ces exercices peuvent être très efficaces. Personnellement, je suis quelqu’un qui analyse beaucoup, ce que j’aime dans les arts martiaux c’est cette recherche permanente.

2. Si tu avais seulement 10 minutes pour pratiquer, que ferais-tu ?

Je pense qu’il faut rester simple et se fixer un objectif. Si nous avons une technique ou un geste qui nous parait difficile, il faut se focaliser là-dessus en le travaillant lentement. Votre cerveau analysera mieux ce que vous voulez lui demander. Le plus important si l’on veut être efficace est de ne pas s’éparpiller. 

3. Quel est le meilleur investissement que tu aies fait sur toi-même ? Sur d’autres ?

Je dirais que c’est lorsque j’ai ouvert mon Dojang à Nort-Sur-Erdre, cela m’a obligé à me remettre en question. Quelle valeur je voulais réellement enseigner. Etre plutôt dans le réalisme pur ou plus dans le développement personnel. Cela m’a pris du temps, je me suis pas mal cherché puis lors d’un stage, j’ai redécouvert le Hankido avec un enseignement qui me correspondait davantage.  A partir de là, j’ai travaillé dans ce sens et c’est ce qui a fait que j’ai grandi martialement.

Après pour les autres, on va prendre l’exemple de mes élèves, la plus belle récompense pour moi, c’est de les voir s’épanouir dans l’art martial et en dehors. Le plus sympa c’est avec les enfants.

4. À ton avis, quelles sont les principales erreurs que font les gens lorsqu'ils pratiquent ? Au contraire quels sont les éléments que tu penses être faciles pour les gens dès le début de la pratique ?


C’est très difficile de répondre à cette question d’un point de vue technique car chacun a ses propres difficultés et ses propres facilités, par contre, si l’on pense plus dans le sens développement personnel, je dirais que ce sont nos croyances qui peuvent être à l’origine ou la cause de nos blocages.

En soi ce n’est pas grave de faire des erreurs, je dirais même que l’on doit en faire car c’est grâce à elles que l’on grandit.


5. Est-ce qu'une situation d'échec que tu as rencontré dans le passé t'a aidé à devenir meilleur dans ce que tu fais ? As-tu un échec préféré que tu pourrais partager ?


A part mon passage de grade du 2ème Dan qui a été laborieux car les conditions n’étaient pas optimales, non je n’ai pas rencontré de grande difficulté. Enfin si (rire), grâce à toi, après ton premier passage, j’ai passé une saison où ma pratique a été brouillon car beaucoup d’informations à digérer et à intégrer. Mais bon dans ce moment-là, il faut lâcher prise, être patient et faire au mieux.

6. Quand tu atteins une période de stagnation, ou un plafond dans ta pratique, comment passes-tu ce cap ?


Très souvent une période de stagnation signifie que notre pratique va évoluer et qu’il faut laisser le temps au corps de digérer toutes les nouvelles informations. Par exemple, parfois au retour de vacance on a l’impression d’avoir progressé alors que l’on n’a pas pratiqué.  Par contre, si cette période dure trop longtemps, c’est peut-être parce que l’on a atteint son plafond technique. 

Comment s’en sortir ? Déjà si l’on a conscience que l’on a atteint ses limites ou que l’on reste sur nos acquis, je dirais qu’une partie du chemin a été faite. A ce moment-là, je pense qu’il faut s’intéresser à d’autres pratiques, ou d’autres manières d’enseigner. Cela peut aider à passer le cap.

8. Quels conseils donnerais-tu à une version plus jeune de toi-même ?

Etre toujours curieux, toujours prendre du plaisir à pratiquer et surtout de se préserver dans le temps.