dimanche 23 avril 2017

Romain Guihéneuf: A la recherche de l'union des énergies

Romain pratique les arts martiaux depuis plus de 15 ans. En 2005 il découvre le Hapkido puis le Hankido qu'il enseigne aujourd'hui à Nort sur Erdre, près de Nantes. Atteint d'une maladie génétique qui affecte sa vue, Romain a fait très tôt le choix d'une pratique fine, en sensation, qu'il a complétée par un travail thérapeutique via le Reiki et le Shiatsu.

J'ai parlé de Romain à de nombreuses reprises sur ce blog, et je n'ai jamais caché la grande appréciation que j'ai pour l'homme autant que pour le pratiquant. Aujourd'hui je vous propose un entretien très enrichissant avec Romain. 



Romain Guihéneuf



Pour commencer, peux-tu nous parler de tes débuts dans les arts martiaux?

Ma première expérience dans les arts martiaux était vers 18 ans, j’ai pratiqué pendant un an le Jujutsu à Carquefou près de Nantes. A cause de mes études, Je n’ai pas pu continuer mais cela m’avait bien plu. Par la suite, j’ai voulu retrouver une école mais n’en trouvant pas j’ai essayé d’autre styles comme le Karaté, l’Aikido et bien d’autres encore.

C’est en 2005 que j’ai trouvé le Hapkido auprès d’André Dominé. J’ai découvert plus tard le Hankido et l’école IHF avec le frère d’André, Maître Edmond Dominé qui est le responsable France du Hankido.

Edmond Dominé
photo par Pascal Ravier

Tu pratiques et enseignes depuis le Hankido, qui reste une école particulièrement méconnue, peux-tu nous en parler ?

Notre école fait partie de l’IHF (international hapkido federation) qui regroupe trois styles, le Hapkido, le Hankido et le Hankumdo. Le Hapkido est déjà plus connu car mieux développé en France par la présence de différentes écoles Coréennes.

Pour le Hankido, le fondateur Myung Jae Nam ayant étudié auprès de Morihei Ueshiba, a voulu développer son style en créant une synthèse de l’Aikijutsu et de l’Hapkido en 12 formes. C’est pourquoi visuellement et philosophiquement, ce style se rapproche de l’Aikido.

Maître Myung Jae Nam, fondateur du Hankido
source: Hankimuye.org


Enfin le Hankumdo qui est la partie sabre de l’école. Il est basé sur le Hangeul, l’alphabet coréen. Tout le travail consiste à dessiner avec le sabre chaque lettre de l’alphabet dans un sens ou dans un autre (en miroir). Ce système permet de travailler tous les angles de coupes et tous les blocages en facilitant la mémorisation. Le fondateur voulait créer un style qui soit en harmonie avec l’esprit coréen.

Tu as également pratiqué un art du sabre coréen, le Haidong Gumdo. Quelle différence avec le Hankumdo que vous pratiquez à l’IHF? De façon générale, qu’est-ce que la pratique du sabre t’apporte ?


Oui j’ai pratiqué le Haidong Gumdo pendant quelques temps auprès de Maître Jean François Capozzi, responsable France. Le principe étant le combat à un contre plusieurs adversaires, on retrouve beaucoup de mouvements circulaires avec des postures bien spécifiques. On cherche non pas à couper mais à pourfendre.

Le Haidong m’a appris l’importance des appuis, à corriger ma posture, l’attitude, le mouvement, les axes, l’intention, tous ces principes qui sont essentiels aux arts martiaux. L’avantage avec la pratique du sabre c’est que l’on ne peut pas tricher, on est obligé d’être précis et honnête avec soi-même et son partenaire.

Pour le Hankumdo, c’est une pratique totalement différente. Le Haidong Gumdo est vraiment un art martial à part entière, tandis que pour moi, le Hankumdo est plus une manière de travailler certains principes grâce au sabre. On va beaucoup travailler sur la symétrie.


En parallèle des arts martiaux, tu pratiques le Reiki et le Shiatsu. Peux-tu nous parler de ces disciplines et de leur complémentarité avec ta pratique martiale ?


Oui, je suis thérapeute en soin énergétique Reiki, cela consiste à équilibrer les centres d’énergie du corps, les Chakras, par l’imposition des mains.  A côté de cela, j’ai voulu compléter ma pratique par le Shiatsu. Pendant un an, j’ai appris le Shiatsu familial auprès de l’école du toucher de Nantes.

 Cette expérience m’a permis de mieux comprendre le corps humain, de sentir toutes les tensions que l’on accumule au quotidien, C’est sur ce point que l’on peut faire un lien avec les arts martiaux. Le fait de sentir les tensions de son corps permet de mieux se corriger et d’adapter ses techniques en fonction. On se rend vite compte que l’on force dès qu’il y a un mauvais placement ou une mauvaise utilisation du corps. La pratique des méridiens, la compréhension du Um-Yang (Yin Yang en coréen) peux être également très utile dans la pratique martiale.

Nous nous voyons chaque année lors de mes passages en France et je suis toujours impressionné par la rapidité de ton évolution. Peux-tu nous parler de tes axes de recherche ?

Justement, c’est en sentant toutes mes tensions du corps que je peux me corriger et du coup avancer plus facilement. Je travaille beaucoup en sensation.

La difficulté avec ce genre de pratique, c’est qu’il faut changer son état d’esprit. Beaucoup de pratiquants arrivent dans les arts martiaux pour apprendre à se défendre. Cela n’est pas forcément une mauvaise chose mais de mon point de vue, si l’on ressent le besoin d’apprendre à se défendre c’est qu’au fond on ne se sent pas en confiance ou pas en sécurité. Du coup, on est dans la peur, dans l’égo, donc très souvent le corps est en tension. Pour libérer le corps, il faut libérer l’esprit. Une fois que l’on commence à être en harmonie avec soi-même, on peut commencer le travail en sensation. Ensuite, il faut apprendre à utiliser l’intégralité du corps dans le mouvement ce qui engendrera moins de force physique et donc moins de tensions.

Pour ma part, ma recherche actuelle consiste à créer une relation avec mon partenaire, à être en totale harmonie avec lui. Donc il faut que la notion d’espace-temps, de mouvement, d’intention soit juste. Il faut que le mouvement paraisse naturel. On ne doit pas rajouter de tension dans le corps de l’autre.
Ensuite, mon deuxième axe consiste à ce que mon geste soit le plus fin possible. Bien sûr, pour que cela fonctionne, il faut que le partenaire soit dans le même état d’esprit, sinon on rentre dans un travail totalement différent. Ce que j’aime le plus la pratique, c’est quand on arrive à y mettre de l’émotion, cela reste un art avant tout.

"Il faut que le mouvement paraisse naturel. On ne doit pas rajouter de tension dans le corps de l’autre."
Romain Guihéneuf


Que t’apporte-le fait d’enseigner ? Est-ce que les différents publics que tu touches (enfants, adultes, stages) t’apportent des choses différentes
?

Le fait d’enseigner nous oblige à nous poser des questions. Bien sûr selon le public il faut perpétuellement s’adapter. L’enseignement amène à se corriger. Souvent, quand j’explique une technique à un élève, il m’arrive d’avoir des petits détails qui me sautent aux yeux.
On peut également être confronté à une question inattendue d’un élève, ce qui nous pousse à creuser plus loin notre réflexion. Les enfants sont très forts à ce jeu là.

Quelles sont les personnes qui t’ont le plus influencé dans ta pratique ?

Quand j’ai commencé la pratique, je dis toujours que j’ai eu de la chance d’avoir été bien accompagné. Au lieu d’un seul instructeur, j’en ai eu trois. J’ai eu André Dominé, l’instructeur principal, Emmanuel Joguet et toi Xavier avec qui j’ai pratiqué à côté ce qui m’a permis d’avancer plus vite.  Aujourd’hui ça continue toujours avec toi et Emmanuel à travers les stages. C’est toujours un plaisir de partager et d’échanger sur nos pratiques.

Ensuite, il y a eu Franck Dominé, ancien pratiquant de Hankido et actuellement instructeur France Haidong Gumdo. C’est grâce à lui que j’ai redécouvert la richesse du Hankido. Il m’a montré une autre manière d’enseigner, à partir de là j’ai commencé à ouvrir les yeux et de ce fait ma pratique a totalement changé. Mon chemin d’évolution a continué avec Maître Capozzi qui est très impressionnant techniquement. Grâce à lui j’ai pu faire évoluer mon Hankido.

Aujourd’hui, j’ai découvert le travail de Léo Tamaki, Hino Akira et Kuroda Sensei et du coup cela influence forcement ma pratique. Ce que j’aime, c’est leur compréhension et leur utilisation du corps. J’ai également découvert le travail d’Akuzawa Sensei à travers toi durant tes stages. On ne peut pas rester insensible à ce genre de pratique.

Tu as eu l’occasion de pratiquer en Corée avec le Maître Ko Ju Sik, directeur de l'lHF. Quelles sont les différences qui t’ont marqué dans la façon d’enseigner en Corée par rapport à la France ?

Oui, j’ai eu un fois l’occasion de m’entrainer en Corée et deux fois en France auprès de Maître Ko Ju Sik. La première fois j’appréhendais un peu car l’enseignement en France du Hankido manque de clarté. Nous n’avons aucun support pédagogique en place et du coup il faut se débrouiller tout seul. Une fois arrivé là bas, j’ai vite été rassuré car ma pratique correspondait bien à la leur.
Le Maître Ko Ju Sik en France

Maître Ko est un homme très gentil prêt à donner beaucoup. Il aimerait que le Hankido soit mieux valorisé en France. Au niveau pratique, je dirais qu’il est puissant mais doux à la fois. On retrouve chez lui tous les principes de corps mais d’une manière plus cachée. Avec la barrière de la langue, je suis sûr qu’il y a beaucoup de détails que l’on rate mais on arrive toujours à en retrouver avec le temps.

La difficulté pour évoluer techniquement, c’est qu’à chaque fois son enseignement reste ciblé sur les fondamentaux. Pour lui, le niveau n’est pas assez élevé pour nous en montrer plus. C’est pourquoi j’aimerais y retourner plus régulièrement.


Le Hankido avait à une époque un protocole d’accord avec l’Aikido. cela n’est plus le cas aujourd’hui mais peux-tu nous parler des similarités et différences entre ces deux écoles selon toi?

Pour moi la plus grande similarité entre l’Aikido et le Hankido est sa philosophie. On retrouve également tout le travail sur les déséquilibres, le cercle, l’utilisation de la force du partenaire. Après nous avons en plus tout un travail plus spécifique de boxe poing pied à travers le hapkido.

Les arts coréens sont souvent accusés de copier les arts japonais. Selon toi qu’est ce qui les rend si spécifiques ?


Pour moi, touts les arts martiaux se rejoignent, il n’y en a pas un meilleur que l’autre. Les principes restent toujours les mêmes, c’est juste la manière de présenter ou les axes de travail qui diffèrent.
Après ce qui ressort le plus chez les coréens c’est qu’ils adorent tout ce qui est démonstratif, spectacle. Dans leur démo, on voit beaucoup d’acrobaties avec les coups de pied, les chutes, les combats à un contre plusieurs. C’est ce qui rend les arts coréens assez attractifs. Cela n’empêche pas une grande richesse technique

Le travail en solitaire est une partie importante de la pratique en Hankido. Peux-tu nous parler de ses bénéfices et de la façon dont tu t’entraines hors du Dojang ?


Oui nous avons les 12 formes à travailler dans le vide en statique et en dynamique en sachant qu’il y a le côté positif et le côté négatif (terre et ciel). Dans un premier temps cela demande un gros travail de mémorisation et de visualisation.

Dans un deuxième temps on va travailler, la structure de corps par la posture, l’équilibre en statique et en mouvement. Ensuite, on va synchroniser le geste avec la respiration et enfin faire un travail de ressenti sur l’énergie.  Cela permet de mieux appréhender le travail avec partenaire.

Je les ai beaucoup travaillées face à un miroir cela permet de voir tous les mauvais placements et déséquilibres du corps. Aujourd’hui, je suis plus sur la logique de corps. Comment le placer afin qu’aucune tension ne soit engendrée. Du coup quand on est bien à l’écoute de son corps on corrige et comprend pas mal de petits détails.

Les 12 formes du Hankido en positif et négatif

Tu es atteint de rétinite pigmentaire, une maladie génétique qui te fait progressivement perdre la vue, mais c’est presque indécelable quand on te voit pratiquer et tu as su développer tes autres sens et ton intuition pour amener ta pratique a un haut niveau malgré ces difficultés.  Alors que la plupart d’entre nous se reposent sur la vue pour apprendre les techniques, mais aussi pour les pratiquer, comment as-tu adapté ta pratique ?

En fait, au départ je n’ai pas cherché à adapter quoi que ce soit, je voulais juste pratiquer pour le plaisir. Comme tout le monde, je galérais à essayer de comprendre ce que montrait l’instructeur mais la vue n’a pas forcement été un problème. Bien sûr pour ne pas rater tous les petits détails techniques, que je ne voyais pas, je demandais aux gradés ou à l’instructeur de les faire sur moi. Du coup, à force de répétition, j’ai dû développer mes sens. Je pense que c’est grâce à cela qu’aujourd’hui je peux tout ressentir par le touché.

Par la suite, par mon enseignement et par une meilleur connaissance de moi même, j’ai compris que ce ressenti était justement mon point fort et c’est pourquoi aujourd’hui je ne travaille qu’en sensation. Du coup pour mes élèves ce n’est pas tous les jours facile, ils ont parfois du mal à me suivre. C’est vrai qu’en travaillant comme ça, la difficulté est beaucoup plus grande. Cela demande du courage et de la détermination, il faut être patient. Par contre une fois que l’on a acquis cette capacité, on avance beaucoup plus vite et les résultats sont souvent meilleurs. Par la vue, on peut facilement se faire avoir par un effet d’optique, par contre par la sensation il est déjà plus rare de se tromper. En utilisant que la vue, on reste sur un travail externe, il faut utiliser tous ses autres sens pour pouvoir comprendre et apprécier toutes les subtilités des arts martiaux.

Le mot de la fin

Merci Xavier de m’avoir proposé cette interview ; c’est un exercice qui n’est pas facile mais qui reste intéressant.  Je pense que dans quelques années je pourrai t’en dire plus sur ma pratique car je suis encore jeune dans mon évolution martiale. Pour conclure, j’espère que cette interview donnera envie aux pratiquants de venir découvrir le Hankido IHF et de creuser vers ce travail en sensation. Faire mal c’est facile on en est tous capable par contre être juste dans sa pratique martiale cela demande beaucoup plus d’investissement et de rigueur.


Merci à toi pour le temps que tu y as consacré. Je prends bonne note de te proposer un nouvel entretien dans quelques années.

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