lundi 22 août 2016

Où placer son niveau d’exigence?


Lors de sa venue à Hong Kong, Fred a évoqué brièvement avec un de mes élèves mon niveau d‘exigence (après m’avoir dit d’y aller mollo sur ce que je leur demandais de faire). J’avoue ne pas avoir écouté l’ensemble de la conversation mais juste grappillé quelques bouts ici et là.

En (très) résumé, je montre quelques trucs absolument impossibles (pas complètement vrai puisque j’arrive à les montrer) et je demande souvent des choses d’un niveau relativement avancé corporellement parlant à des débutants. Fred a précisé en revanche que si j’étais exigeant envers les autres, je l’étais au moins autant envers moi-même, précision qui a son importance. 




Re-conditionner le corps

Mes cours sont axés sur un reconditionnement du corps, nécessaire pour passer les techniques correctement. Une approche qui dépasse le simple cadre technique/angle/timing pour incorporer une certaine façon de se tenir et de bouger, de faire entrer et sortir la force, mais aussi de comprendre plus précisément notre corps et celui de notre partenaire. C’est un travail de longue haleine et je suis conscient que pour un débutant il puisse être particulièrement frustrant. En revanche, si je tiens à mettre en place ces idées dès le premier jour, je ne demande pas qu’elles soient maitrisées, tout au plus il s’agit de comprendre la direction choisie, de donner les outils pour y arriver et surtout de partir sur des bonnes bases.

Partir sur de bonnes bases est le point essentiel pour moi. Il m’a fallu des années pour nettoyer mes mauvaises habitudes de pratique et ce changement a été difficile et possible seulement après d’innombrables heures de pratique. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’y passer autant de temps si on évite dès le début de travailler en force. Les qualités que j’essaie d’enseigner sont certes longues à mettre en place, mais moins que de ce devoir changer du tout au tout une pratique acquise pendant des années. 

Il y a aussi bien sur une part d’égoïsme dans ma façon d’enseigner. J’ai commencé à enseigner faute de partenaires, et enseigner me permet d’avancer. En testant mes nouvelles idées d’une part, et en formant des gens capables d’être des bons partenaires et d’être capables de m’aider à avancer d’autre part. Pour ces deux raisons, il est clair que je ne souhaite pas proposer une version édulcorée de ma pratique. Je suis conscient qu’elle ne parlera pas à tout le monde et que cela limitera de fait le nombre de mes élèves. En contrepartie je crois que ceux qui restent sont conscient du travail nécessaire et de la sincérité de la démarche.

Fred avait cependant tout à fait raison sur le fait de ne pas trop en demander non plus. Sur l’exercice incriminé (un exercice d’Ukemi), je reconnais qu’il était hors de portée. C’est d’ailleurs pour ça que je les ai laissé essayer mais que je n’ai pas insisté sur ce que l’exercice impliquait. Il était suffisamment ludique pour que tout le monde  puisse essayer sans danger et en s’amusant. Je n’ai pas essayé de frustrer le groupe en leur disant qu’effectivement ils étaient passés à côté. Je pense en revanche continuer à leur faire faire et voir si leur sensibilité s’affine.

Etre juste dans ses exigences

Si je suis relativement exigeant, j’ai personnellement l’impression d’être souvent trop laxiste et je connais un certain nombre d’endroits où le niveau d’exigence est bien supérieur au mien. J’essaie cependant de tirer mon groupe vers le haut du mieux possible, en leur proposant un travail autant que possible de qualité.

Nous venons tous avec un vécu différent, une motivation différente, des corps différents, des objectifs différents, et même simplement des niveaux différents. Ce que j’attends de chacun est donc nécessairement différent, et il en va de même évidemment envers moi-même.

Si je prends l’exemple de mes élèves, il est clair que j’attends de Hugh plus que des autres sur un certain nombre de points, parce qu’il est le plus gradé et aussi mon assistant. Je ne suis pas en revanche exigeant sur ses chutes car je prends son âge en considération ainsi que ses soucis d’épaule. Dans le cas de Jonathan, plus récent dans le groupe mais également plus jeune et très en forme physiquement, je suis plus demandeur en termes d’Ukemi car je le sais en capacité de recevoir et que je crois que c’est utile à sa progression.

Envers moi-même, c’est presque un autre sujet. Fred sait à quel point je suis un éternel insatisfait et si je suis conscient des progrès réalisés ces dernières années, je le suis tout autant de la route qui me reste à parcourir et du travail nécessaire pour aller plus loin.

8 commentaires:

olivier ROY a dit…

Salut Xavier.
Ton raisonnement est juste au premier plan.
Même à l'autre bout de la terre,il est difficile d'agir et de ressentir entre exigence et niveau de difficulté.
Si l'objectif est de découvrir quel est l'objectif, il est vrai que cela est déroutant.
Si l'objectif est du toucher du doigt un changement, une variation du corps ,une force et son passage dans le corps ou encore un maintient relâcher alors je comprends l'exercice.
Comme pour toi, pour moi l'art martial tient dans la maitrise de son corps,de la concentration et de l’assiduité que l'on développe.
Pour moi c'est une petite partie du chemin que je parcours sur beaucoup d'exercices:Mon corps me parle ,j'écoute et je compose avec.
Relis les premiers articles que tu as fais sur ta rencontre avec l'aunkai et le yoga.Se remémorer les impressions de débutants peuvent peut-être améliorer l'enseignement! qui sais.
A+

Xavier DUVAL a dit…

Salut Olivier,

Tu m'as déjà vu enseigner donc je suppose que tu sais si je reste raisonnable ou pas dans ce que je demande ;)
En fait l'objectif sur le papier me semble relativement simple, c'est sa mise en place et ce que cela requiert qui est très difficile, c'est pour ça que si je présente les objectifs dès le début je laisse en revanche le temps de la mise en place. Cela prend du temps et c'est bien normal. En revanche je crois important de savoir dès le début dans quoi on s'engage et ce qu'on doit chercher, tout en ayant des étapes intermédiaires accessibles. Le but est aussi et surtout de redonner une sensibilité envers son propre corps pour donner aux élèves les moyens d'être autonomes et de comprendre par eux mêmes

Je relis souvent mes anciens articles en fait, et je ne te cache pas que c'est une des raisons pour lesquelles j'ai commencé ce blog: pouvoir revenir en arrière et retrouver mes pensées du moment, justes ou pas. En revanche j'avais déjà un parcours relativement conséquent lorsque j'ai débuté l'aunkai et meme si cela était nouveau pour moi ma compréhension était forcément différente de celle d'un débutant. C'est pour ça que je travaille beaucoup avec Hugh en ce moment, qui peut me donner des retours plus pertinents sur des exercices qu'il pense utiles pour des gens qui démarrent. Typiquement pour le travail des chutes, on en parlait avec Fred et c'est quelque chose qui pour nous deux a toujours été naturel. Probablement parce que nous avons commencé jeune. J'avais quelques idées pour aider mes élèves mais Hugh m'a clairement aidé à les affiner

Fred Lespine a dit…

Dans ma discussion, j'essayais surtout de parler de temporalité, de la progression pédagogique avec ce que le temps et la répétition ont à offrir.

Je n'envisage pas l'édulcoration dans l'enseignement -en général- (même si on peut y être poussé ou contraint par le système, c'est une autre histoire), les hautes exigences sont plus que louables, elles sont nécessaires.
Mais elles doivent selon moi obéir à une progression parfois lente, selon le public, et à une demande raisonnable qui n'est pas toujours celle d'enseignant talentueux, doué et/ou travailleur (ça vaut pour toi ou d'autres). Un élève confronté trop souvent à son propre échec va ressentir de la frustration et perdre sa motivation.

Je répète donc ce qui n'avait apparemment été entendu : c'est porteur et motivant de voir l'enseignant montrer des choses de haut niveau, c'est un but à atteindre, un objectif ambitieux qui peut être exaltant. On peut ponctuellement faire essayer (donc échouer) les élèves sur ces pratiques de haut niveau, mais il ne faut pas en faire trop souvent pour que chacun continue à progresser à son rythme, de manière gratifiante (je ne parle pas de servir la soupe). C'est le principe d'une progression pédagogique, idéalement toujours demander de faire un peu haut de dessus de ce qu'on sait déjà.

On peut, je le sais, être exigeant en toute bonne foi sans se rendre compte de la distance qui nous sépare des élèves. Ce travail d'évaluation de soi par rapport à son public est à mon avis très important en pédagogie, après évidemment la clarté des informations transmises.

Xavier DUVAL a dit…

Comme tu le sais, même si tu veux troller, nous sommes d'accord.
Une pédagogie progressive est évidemment nécessaire, et comme tu l'avais toi même noté pendant le cours je montre souvent des versions différentes selon les niveaux. De même que je n'ai forcément pas les mêmes attentes envers tous. Quand je dis à toi ou Hugh que vous passez en force, il est probable que je ne dirais rien pour les autres, s'ils arrivent déjà à le faire comme ça ça n'est pas si mal.

En général quand je montre des choses plus difficiles, je laisse passer quand je sens que l'idée y est. C'est d'ailleurs ce que fait Akuzawa sensei quand je le vois. Il me bloque une fois ou deux, m'explique, et quand il sent que l'idée est suffisamment pigée et que je vais dans la bonne direction il me laisse passer et me dit "oui c'est ça". Personne n'est dupe sur le fait qu'il pourrait me bloquer quand même parce que je ne le fais pas suffisamment bien en réalité, mais la question n'est pas là. Une fois que la direction est comprise, le fait que ça fonctionne réellement est juste une question de temps, et de toute façon pas quelque chose que l'on résout en 2 minutes.

Et je te rassure, je me rends compte de la distance qui me sépare de mes élèves, comme je me rends compte de celle qui me sépare d'Akuzawa sensei ou de Manabu par exemple

olivier ROY a dit…

J'aime cette façon de voir les choses.
Prendre de l'autonomie et comprendre par soi-même,même si l'on manque de temps:beaucoup de choses à voir et à intégrer lors d'un cours et changement de partenaires pendant le cours.
Un niveau d’exigence explicite en fonction de chaque personne et vis à vis de l'exercice.
Par contre sentir que l'idée est suffisamment pigée et restitué par l'élève me semble moins évidente.On peut réussir plusieurs fois de suite sans pour autant comprendre le truc.Au cours suivant rien ne passe.
Progresser en technique, physique, pédagogie.... avec ses échecs c'est vraiment dur mais tellement exaltant quand t'on réussi et si en plus l'enseignant a regardé et qu'il marque un sourire en coin avec un léger hochement de tête.
Trop content, trop fier.Hum,je vais tout péter!!

Xavier DUVAL a dit…

Je devrais probablement écrire un autre article sur cette notion d'autonomie, c'est tellement riche et de fait au coeur de mon enseignement parce qu'au coeur de ma pratique depuis si longtemps. Un bon sujet à traiter :)

Sentir que l'idée est suffisamment pigée et restituée n'est pas évident en effet parce que ça suppose plusieurs choses: avoir suffisamment intégré l'idée soi même et le ressenti en tant qu'Uke, mais aussi avoir une idée claire de ce qui peut être convenable pour tel élève et pas pour tel autre. C'est la difficulté d'un enseignement "personnalisé". Mais le fait que ça soit pigé sur le papier ne veut pas dire être capable de le reproduire la fois suivante. Il s'agit plus de donner une indication que le ressenti était celui là. Je pense que ça nous arrive tous de ressentir un truc absolument génial... et de le perdre juste après

Les petites marques de l'enseignant qui indiquent qu'effectivement on a touché quelque chose du doigt sont très importantes, mais du coup il faut bien qu'il y ait des situations d'échec (contrôlées et limitées) pour que ces marques aient du sens ;)

Pierre a dit…

Ce que tu écris m'évoques également un rôle important dans un groupe : celui de l'assistant. De manière assez amusante je trouve que les élèves (quelque soit le niveau du groupe, on retrouve donc le même phénomène dans les groupes d'instructeurs) se dirigent souvent plus spontanément vers l'assistant que vers l'enseignant.
Quand l'enseignant montre quelque chose, c'est une espèce d'absolu dans le regard des élèves et l'assistant représente quelque chose de plus humain, un étape.
Avec un enseignant exigeant, cela demande un travail préparatoire avec l'assistant afin que celui-ci soit à même de traduire (en mots et en gestes) ce que l'enseignant tente de transmettre.
Je me retrouve régulièrement dans la posture de l'enseignant, de l'assistant et de l'élève et j'observe, y compris chez moi, cette dynamique avec un certain amusement mais également avec une stratégie pédagogique quand je "prépare" un assistant à l'avance (sans toujours qu'il ne s'en rende compte d'ailleurs :-)

Xavier DUVAL a dit…

Salut Pierre,

Tu as complètement raison, c'est d'ailleurs très visible en Aunkai où des gens comme Manabu, Miyagawa san ou Rob sont souvent ceux qui nous aident à comprendre ce que fait sensei. A titre personnel j'ai tendance à aller vers lui pour prendre la sensation et vers eux pour comprendre les mécanismes utilisés et les étapes nécessaires. J'ai la chance à ce niveau d'avoir un assistant qui comprend ce qu'on fait et qui peut l'expliquer clairement, avec d'autres mots, tout en pouvant en montrer un certain nombre d'éléments. Je le sais jusque là surtout à son importance pour assurer les cours en mon absence mais il est vrai qu'il aide beaucoup le groupe et il est d'ailleurs amusant de voir que quand les autres préparent leurs passages de grades, ils lui demandent de faire des sessions en plus avec eux :)