samedi 7 juillet 2018

Un pied devant l’autre, tout simplement

Cet article est initialement paru dans "Dragon spécial Aikido" numéro 20 en Avril 2018.


Quand on pense déplacements en Aikido, on pense immédiatement aux Tai Sabaki, et notamment Irimi et Tenkan, qui forment la base de la discipline. Et pourtant avant de passer aux déplacements propres à la discipline, il semble important de revenir encore un pas en arrière et de comprendre tout simplement… comment marcher.

La marche est l’une des activités les plus basiques pour l’homme. Le corps humain n’est pas conçu pour rester statique, mais au contraire pour être en mouvement. Si vous doutez de cette affirmation, réfléchissez à ce que vous pensez le plus facile entre rester debout totalement immobile pendant une heure ou au contraire marcher pendant une heure…

La marche n’est pas non plus anodine et il est toujours intéressant de regarder les plus grands adeptes et la façon dont ils se déplacent. Comment prennent-ils le contact avec le sol? Leurs pas sont-ils lourds ou légers? Poussent-ils dans le sol ou utilisent-ils une autre mécanique pour se avancer? Que fait leur centre de gravité? Et comment transfèrent-ils le poids de leur corps? A titre personnel je suis convaincu qu’il n’y a pas une seule et unique manière de faire, mais que la manière choisie a nécessairement un impact fort sur le reste de la pratique et qu’il nous faut donc être cohérent dès les premiers pas. Difficile de réconcilier les façons de marcher de certains des plus grands adeptes contemporains et pour être honnête je ne crois pas que ça soit nécessaire de le faire.

Augmenter sa conscience corporelle

L’un des premiers buts de la pratique martiale est d’augmenter considérablement notre conscience corporelle. Bien sûr le but ultime est la survie et la maîtrise de l’adversaire, mais pour contrôler le corps d’une tierce personne, il faut déjà être capable de contrôler plus ou moins correctement le sien. Ce qui différencie à mon avis les plus grands adeptes des pratiquants lambda tient souvent à la facilité avec laquelle ils exécutent leurs mouvements, leur maitrise des fondamentaux. C’est vrai pour les pratiques martiales mais également pour n’importe quelle activité reposant sur le corps. Mon enseignant de technique Alexander prenait pour exemple Cristiano Ronaldo en football et Roger Federer en tennis, deux des plus grandes stars de leurs sports respectifs. Et effectivement en les regardant bouger on peut remarquer à quel point ils gèrent mieux leur corps que la moyenne. C’est particulièrement visible si on regarde comment ils équilibrent leur tête. A noter qu’il ne s’agit pas forcément chez eux de quelque chose de conscient ou d’acquis, mais probablement plus de qualités innées qui leur ont permis d’atteindre le plus haut niveau. Mais pour nous autres simples mortels, il n’est pas interdit de revenir sur les bases et d’essayer de corriger nos erreurs si petites soit elles pour se rapprocher de cette facilité naturelle des grands adeptes.





Ce qui différencie les plus grands adeptes tient souvent à la facilité avec laquelle ils exécutent leurs mouvements



Lors de ses premiers pas sur le tatami, le débutant a rarement une grande compréhension de son corps et de la façon dont il doit le gérer dans l’espace. Bien sûr il avait une vie avant la pratique et on peut imaginer qu’il marche depuis son plus jeune âge mais probablement de manière peu consciente. La pratique de l’Aikido ou de n’importe quelle discipline martiale doit permettre d’affiner cette compréhension, et elle le fait, dans une certaine mesure. Dans une certaine mesure seulement parce que la pratique martiale propose un travail plus complexe que ces bases, du moins en apparence et encourage facilement la mise en avant de l’ego. Qui d’entre nous n’a pas essayé d’amener son partenaire au sol à tout prix au détriment de l’intégrité de sa propre structure? L’équilibre qui part, l’épaule qui monte pour passer en force, la tête mal équilibrée, j’en passe. Le travail technique est évidemment utile, mais a l’inconvénient de pouvoir nous faire facilement perdre de vue le travail de fond qui est proposé.

Certaines écoles au contraire, notamment parmi les arts internes se concentrent fortement sur ces bases: se tenir debout, marcher, s’asseoir. Chez les japonais on pensera notamment à l’Aunkai qui a fait de ces trois éléments son credo mais en regardant par exemple du côté des arts chinois on remarque l’importance essentielle de la marche dans la pratique. Le Bagua est par exemple célèbre pour ses exercices de marche en cercle autour d’un arbre, alors que les cours de Tai Chi commencent généralement par des exercices de marche latérale au ralenti permettant au pratiquant de prendre conscience de ses appuis, de sa posture et des muscles mis en action pendant la marche.

La pose du pied

Marcher demande la mise en action d’un grand nombre de parties du corps et il est évidemment impossible de les décrire tous dans un simple article. Mais parmi eux l’utilisation des pieds, seuls points de contact entre le corps et le sol, revêt une importance primordiale.

Ici encore il existe de nombreuses façons de faire, liées aux choix de pratique. On peut par exemple choisir de poser le talon en premier et de “dérouler” le pied jusqu’à la pointe, ou au contraire de poser l’avant du pied en premier, parfois même en ne posant pas le talon au sol du tout. Dans mon cas je favorise une pose du pied à plat au maximum, façon de faire qui est en revanche plus difficile à mettre en place avec des chaussures dès lors que celles-ci ont un talon légèrement surélevé. Je privilégie d’ailleurs les chaussures de type “barefoot” pour cette raison.

La pose du pied a des conséquences immédiates sur la façon d’utiliser le corps. En marchant sur la pointe des pieds par exemple, les mollets sont de fait plus engagés, et de manière générale la ligne arrière du corps. De cette manière il est possible de pousser dans le sol plus rapidement et de jouer sur une certaine explosivité, qui explique notamment pourquoi c’est la méthode la plus utilisée dans les sports de combat. Se tenir debout avec le poids sur l’avant des pieds rend en revanche plus difficile d’utiliser sa structure et son squelette de manière optimale, et demandera par exemple plus d’effort et de temps pour changer de direction. Ce n’est pas un souci dans les sports de combat, mais cela peut l’être dans un contexte plus ouvert ou les adversaires peuvent être plus nombreux. On imagine aisément que le contexte 1 contre 1 de la boxe pendant quelques rounds n’a pas le même cahier des charges qu’à 200 contre 200 sur un champs de bataille pendant plusieurs heures.

Au contraire, le pied à plat permet de mieux utiliser sa structure corporelle en laissant le poids du corps tomber naturellement dans le sol. Logiquement en se tenant debout, le corps humain est conçu de telle sorte que le poids devrait tomber plus ou moins dans les pieds à la hauteur de la malléole, s’il tombe plus en avant ou en arrière, un certain nombre de chaines musculaires devront être engagées pour compenser.


Générer le mouvement

La pose du pied n’est qu’un des nombreux éléments à considérer pendant la marche, et le deuxième élément primordial à mon avis est la façon dont le mouvement est généré. Encore une fois les choix sont nombreux et ont des implications directes sur la pratique. Pour se donner une idée de la diversité des choix possibles, il suffit d’ailleurs de regarder les gens marcher dans la rue et d’observer quels sont les muscles engagés et quelles conséquences cela a sur la démarche générale de la personne. Les méthodes utilisées par chaque individu diffèrent suffisamment pour que l’on soit souvent capable de reconnaitre un ami de loin, juste à sa démarche. Je me souviens d’ailleurs d’une journée d’hiver à Tokyo où j’attendais Akuzawa sensei et j’essayais de le repérer au loin  en regardant toutes les personnes marcher dans le parc emmitouflées dans leur manteau. Je l’ai reconnu sans hésitation, à une distance qui ne permettait de reconnaitre aucun détail physique, tant sa façon de marcher est unique.

Ne pas pousser dans le sol et gérer son centre de gravité sont les deux points sur lesquels j’insiste le plus quand je présente ma façon de marcher à des pratiquants. Les deux sont d’ailleurs liés et j’aime proposer l’exercice suivant, très facile à mettre en place, pour le comprendre. Par deux, l’un des pratiquants marche, de façon naturelle, vers l’avant. Pendant la marche, son partenaire le pousse dans le dos, ce qui provoque généralement une perte d’équilibre suivi d’un rattrapage. Puis on retente la même expérience mais cette fois en faisant marcher le partenaire vers l’arrière et en le poussant au niveau du torse. Le résultat est bien différent et l’équilibre est cette fois préservé. Cette différence est en réalité fort simple à expliquer. Nos genoux et nos chevilles sont conçus pour aller seulement dans une direction. Lorsque l’on marche vers l’avant, on a naturellement tendance à pousser dans le sol, ce qui a pour effet de faire monter et descendre notre centre de gravité à chaque pas. Cette poussée est plus difficile en marchant vers l’arrière, et le mouvement est donc généré plus facilement depuis les hanches, alors que le dos reste droit et que le centre de gravité se déplace linéairement vers l’arrière. Moralité: marchez l’avant comme si vous marchiez vers l’arrière.




La marche diffère naturellement selon si l’on va vers l’avant ou vers l’arrière


Parmi les kunren de l’Aunkai, “walking maho” est l’un des exercices les plus connus. Paumes contre paumes, les deux pratiquants se font face, l’un avance et l’autre recule, fournissant un retour d’information à son partenaire. Si l’on prend l’exemple d’une personne poussant dans le sol pour avancer, le retour d’information est immédiat puisque la force se transmet dans ce cas du pied arrière de la personne qui avance au pied arrière de la personne qui recule, et donc directement dans le sol, rendant particulièrement simple la nullification de la force. Il devient alors utile de chercher une autre approche pour se déplacer. L’une d’entre elles consistant à faire glisser le pelvis vers l’avant et vers le bas, ou autrement dit de… tomber depuis le pelvis. Quand on y réfléchit un peu, qu’est ce que marcher sinon tomber d’un pas sur l’autre  et se rattraper à l’aide des jambes? A l’inverse on peut également choisir de faire démarrer la marche en venant “tirer” le menton.

Un travail sans fin d’introspection

Les éléments présentés ci-dessus sont volontairement réducteurs car il faudrait écrire des volumes pour décrire précisément toutes les actions mises en place corporellement lors d’un déplacement utilisant une méthode corporelle parmi un grand nombre d’autres. Tout au mieux ces éléments peuvent être des premières pistes de réflexion pour aborder le sujet de la marche et par extension de tous les déplacements. “Connais-toi toi même” peut-on voir écrit sur le temple de Delphes. Cette citation vieille de plusieurs milliers d’années est toujours d’actualité pour la pratique martiale, et je ne peux que vous encourager à observer votre façon de vous tenir et de vous déplacer. C’est un travail sans fin, simple à mettre en place et faisable en tout lieu et en chaque instant. Le travail d’une vie et la base d’une pratique plus richer et plus profonde.

samedi 16 juin 2018

Yashima, le trimestriel des Budoka

Yashima est le premier magazine spécialisé sur la culture et les arts martiaux japonais. Initié par Léo Tamaki, il a pour vocation d’apporter un contenu de qualité aux pratiquants passionnés par l’archipel et ses pratiques martiales.


 

LA GENESE D’UN PROJET

Quand Léo m’a proposé de rejoindre le projet, ses contours étaient déjà bien définis. Un magazine haut de gamme, tant dans la qualité de son contenu, que dans le papier choisi et le design, qui répond à une demande des plus passionnés d’entre nous.

Je pratique depuis maintenant deux décennies. C’est évidemment peu en comparaison de beaucoup de mes aînés, mais suffisant pour avoir eu le temps de parcourir avidement un très grand nombre d’ouvrages, magazines, blogs, forums et vidéos sur le sujet, sans compter mes très nombreux séjours dans l’archipel. A mes débuts, je me ruais régulièrement sur les derniers magazines d’arts martiaux disponibles, mais ceux-ci ne m’ont que trop rarement comblé. Trop vastes parfois, trop superficiels souvent, et s’adressant à un public sans doute plus attiré par le spectaculaire.

Le Japon est un pays à part, c’est un fait difficile à nier. C’est le cas de ses arts martiaux, de sa gastronomie, mais aussi de sa culture au sens large. Nombreux parmi nous écument les blogs et les ouvrages spécialisés à la recherche d’informations de qualité, d’entretiens avec des adeptes du plus haut niveau, des avis d’experts, ou encore des informations sur l’histoire de l’archipel en lien avec nos pratiques, et Yashima est là pour répondre à cette demande.

C’est tout simplement le magazine auquel j’aurais voulu avoir accès ces vingt dernières années, et c’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que j’ai accepté de participer au projet et de prendre la charge de rédacteur en chef.






LE CONTENU


Le contenu sera donc de qualité et se concentrera sur le Japon et ses arts martiaux. Mais encore ?
Chaque numéro contiendra les rubriques suivantes :

Le grand entretien

Une interview fleuve avec une légende du monde martial

Calligraphie

Une calligraphie commentée de Pascal Krieger

Histoire des arts martiaux

La présentation d’une école ou d’une discipline martiale

Thème central
Un sujet traité par cinq ou six experts issus de différentes disciplines martiales

Personnage historique
Légendes des arts martiaux, daimyo, moines, cette section présentera les personnes qui ont compté dans l’histoire du Japon

Rencontres
Des interviews avec les plus grands adeptes de notre époque

A découvrir
Agenda culturel, nouveautés, mais aussi incontournables et œuvres cultes

Spiritualité
Religions et pratiques spirituelles de l’archipel

Santé
Interviews de praticiens et présentation de méthodes de santé

Voyage
Découverte d’une ville à travers son histoire et ses attractions  mais aussi ses liens avec le passe martial de l’archipel

Gastronomie
Interviews de grands chefs japonais installés en France ou de chefs français inspirés par le Japon

Histoire
Eclairage sur une période ou un évènement fort de l’Histoire japonaise

Lexique
Un glossaire répertoriant et expliquant tous les termes importants






Pour développer ce contenu, je suis entouré par une équipe de choc, tous passionnés du Japon et pratiquants d'arts martiaux. Photographes, journalistes, adeptes de haut niveau, blogueurs, réunis autour d'un projet commun. Alors que le premier numéro est en train d'être finalisé, je peux déjà vous dire à quel point je suis heureux que la qualité soit déjà au rendez vous et je n'ai pas de doute que vous aurez autant de plaisir que moi à feuilleter les pages de Yashima.

YASHIMA A BESOIN DE VOTRE SOUTIEN


Lancer un projet de cette ampleur demande des fonds. Si je crois très profondément que Yashima a une réelle utilité et un rôle à jouer dans le monde francophone des arts martiaux, ce projet ne pourra se pérenniser que grâce à ses lecteurs.

Vous pouvez dès aujourd’hui nous soutenir et vous pré-abonner via la plateforme de crowdfunding Ulule. Vous pouvez non seulement vous abonner dès maintenant mais aussi recevoir les magnifiques contreparties que nous vous avons préparées, qu'il s'agisse de places VIP pour la NAMT, de DVDs, ou de Tenugui et Furoshiki "Yashima" fabriqués spécialement pour l'occasion.

Ces fonds nous aideront nous seulement à pérenniser le projet et à continuer à vous fournir un magazine du plus haut niveau chaque trimestre, mais également à :
  • Produire encore plus de contenu original avec des photos exclusives
  • Augmenter le  nombre de pages de Yashima (la version « Classic » sera de 88 pages et disponible en kiosque, alors qu’une version « Exclusive » de 96 pages avec des photos originales et une couverture semi-rigide sera disponible sur abonnement)
  • Financer le site internet qui proposera un contenu complémentaire à celui du magazine

Le premier numéro sortira en kiosques fin juin, et sortira ensuite chaque trimestre, au début de l’automne, l’hiver, le printemps et l’été.

Pré-abonnez vous dès maintenant au premier magazine sur la culture et les arts martiaux de l'archipel nippon


mercredi 6 juin 2018

Premier stage Aikido/Aunkai à Hong Kong


 Le 3 juin, nous avons organisé un premier stage commun Aikido/Aunkai à Hong Kong avec le nouveau dojo Aikido Honto Ryu dirigé par Jerald Tai, 3e dan Aikikai et moi-même.



J'ai toujours regretté le manque d'ouverture de la plupart des dojo hongkongais et le refus de se confronter à d'autres pratiques, et c'es donc avec d'autant plus de plaisir que j'ai travaillé avec Jerald pour organiser cette session et réunir nos deux groupes pour échanger.

Pendant la première partie de la séance, Jerald nous a fait travailler certains mouvements de base de l'Aikido, sur katate dori, en prenant soin d'expliquer les principes de chaque mouvement, ainsi que le rôle de Uke. Sachant qu'une petite partie des pratiquants n'avaient jamais fait d'Aikido, il était très intéressant de les voir s'y essayer pour la première fois.

Dans la seconde partie, j'ai donc présenté quelque principes de base d'Aunkai, sur des mouvements statiques. N'ayant qu'une heure il me semblait cavalier de partir directement sur des exercices en mouvement ou pire des applications avant de voir un peu plus précisément la base. Comme je le dis souvent, Aunkai est un retour en profondeur sur les bases, qui nous permet de comprendre notre corps en profondeur et ainsi d'avoir un effet plus profond sur notre partenaire. Le gros avantage de la méthode étant qu'elle est indépendante des styles martiaux, et qu'il est donc possible à des pratiquants d'autre chose de s'y épanouir sans forcément rejeter leur pratique habituelle.

Le Budo est une école de vie dans laquelle s'isoler ne peut être bénéfique. C'est en allant à la rencontre des autres et en acceptant que l'on ne sait pas tout que l'on peut progresser et avancer. J'ose croire que ce premier stage, qui sera suivi d'autres, jouera un rôle bénéfique de ce point de vue.





vendredi 1 juin 2018

Aunkai à Tōkyō

Revenir à Tōkyō pour pratiquer l'Aunkai est toujours un moment que j'apprécie particulièrement, car ce sont des occasions rares de voir Akuzawa sensei et ses étudiants, de ressentir comment leur pratique a évolué et d'essayer de saisir un peu plus la complexité des principes biomécaniques utilisés en Aunkai.Aunkai est simple. Pas facile. C'est le meilleur résumé de ce que l'on ressent lorsqu'on pratique l'Aunkai. La plupart des arts martiaux se concentrent sur le fait d'ajouter: l'ajout de techniques, l'ajout de puissance, la construction vers la complexité. Au fur et à mesure que les élèves progressent, ils apprennent de nouveaux katas, de nouvelles formes, de nouvelles techniques. Aunkai prend le chemin inverse, et il est avant tout question d'enlever: enlever les tensions, enlever la force, enlever tout sauf l'essentiel. C'est simple en effet, car il suffit de faire ce qui est nécessaire. Mais ce n'est clairement pas facile car cela nécessite de re-câbler profondément notre cerveau et notre corps, de la même manière que vous changeriez le système d'exploitation de votre ordinateur ou de votre téléphone.

Pour ce séjour, j'étais accompagné par mon ami aikidōka, Christian et je suis heureux d'avoir pu lui permettre de ressentir en direct la pratique de sensei. Si je peux donner une idée du potentiel d'Aunkai, et si Rob a déjà donné plus de précisions lors de ses stages à Hong Kong, toucher directement sensei est une expérience qui marque quelqu'un, car seule une poignée d'adeptes peut montrer ce niveau de qualité corporelle.Le contenu a a été relativement intense. Séminaire avec sensei et les élèves de Rob le samedi matin, cours réguliers le soir, cours particuliers le dimanche, cours réguliers le jeudi soir, entraînement avec Rob et ses élèves le samedi matin et retour au Hombu le samedi. C'était tout simplement génial, sensei nous a montré certains éléments que nous n'avions pas vus auparavant, ou du moins pas de cette façon, et qui mettent en lumière bon nombre d'autres choses qu'il fait.  

Un accent particulier a été mis sur les atemi le premier week-end. Les coups de poings et de pieds en Bujutsu diffèrent beaucoup de ce qui est couramment pratiqué dans les sports de combat ou dans la plupart des pratiques martiales actuelles. Dans un contexte de Bujutsu, frapper consiste à transférer son poids et sa force au corps de l'adversaire. C'est très différent d'un jab qui vise à maintenir la distance, atteindre une cible éloignée, ou percuter. Le dernier samedi s'est concentré beaucoup plus sur le travail au corps à corps, avec beaucoup d'exercices avec partenaire (kuzushi ou des exercices de push out en libre).



Aller à Tōkyō est toujours une expérience formidable qui me permet de m'entraîner avec sensei, mais aussi avec ses élèves, dont certains s'entraînent sous sa direction depuis déjà de nombreuses années, deux fois par semaine, et sont donc une incroyable source d'idées nouvelles. Comme déjà mentionné, Aunkai est loin d'être facile. Akuzawa sensei a une qualité de mouvement que seule une poignée d'adeptes a, et cela va avec une conscience du corps extrêmement aiguë. En tant que simples mortels, nous en comprenons des bouts.  Mais pas toujours les mêmes en fonction de notre corps, de notre état d'esprit ou de notre parcours martial, et avoir l'opportunité d'échanger avec les élèves avancés de sensei tels que Rob, Miyakawa-san, Gernot , Murata-san est toujours pour moi une grande source d'inspiration.


mercredi 30 mai 2018

Visite du Yoseikan dōjō à Shizuoka

Etant au Japon la semaine dernière, j'en ai profité pour aller à Shizuoka et m'entraîner au mythique Gakunan dōjō (mieux connu sous le nom de Yoseikan dōjō) avec Washizu sensei. Ce dōjō, jadis le dōjō et lieu de vie du célèbre Mochizuki Minoru est pour moi l'un des lieux qui comptent dans les arts martiaux japonais. C'est l'endroit qui a vu la création de Yoseikan Aikidō et qui a conduit à la naissance de Nihon Taijutsu, du Yoseikan Budō et de l'Aikibudō. C'est l'endroit où Ueshiba Morihei, fondateur de l'Aikidō, rendait si souvent visite à son élève lorsqu'il revenait du Kansai.

Pour ceux qui s'entraînent dans un style descendant du Yoseikan, cet endroit signifie quelque chose. Vous l'avez probablement vu des centaines de fois sur des vidéos, avec sa tête de dragon sur le shomen. Être là n'est jamais neutre: on peut sentir les décennies d'entraînement, de sueur, de sang et de larmes que cet endroit a vu. C'était mon deuxième voyage là-bas, huit ans déjà après le premier, et j'ai l'impression que c'était hier.




Voir Washizu sensei est toujours un plaisir. C'est un excellent pratiquant et enseignant, bien sûr, et il est certainement une légende quand il s'agit de sutemi waza, mais surtout, il est extrêmement sympathique, accessible, et juste ... cool. Idem pour les membres de son dōjō.
Le premier soir, nous avons commencé par travailler des exercices de conditionnement à partir de la position seiza, avant de passer en tachi waza pour commencer la partie technique proprement dite. Le format diffère ici légèrement de ce qui se fait dans la plupart des dōjō où l'enseignant montre les techniques pour avant que les élèves tentent de les reproduire par paires. Ici Washizu sensei montre d'abord la technique une fois sur tout le monde, suivi par les étudiants qui répéteront cette même technique, une fois sur tout le monde, en commençant par sensei, une bonne occasion de s'adapter immédiatement à votre nouveau partenaire. Cela signifie également que vous n'avez pas la chance de faire les mêmes techniques cinquante fois, vous aurez 6-7 chances, peut-être un peu plus s'il y a du monde ce jour là.





Les techniques étudiées incluaient évidemment des sutemi waza. Je ne surprendrai personne en disant combien j'aime pratiquer ces techniques. J'ai passé des années à faire des recherches sur le sujet, avec Fred comme cobaye au tout début, et essayer de les comprendre aussi bien que possible. J'ai encore découvert de nouveaux sutemi ce soir-là, ainsi que des variations de certains que je pratiquais. De nouveaux détails sont apparus, et dans l'ensemble, c'était juste une excellente expérience.
Mardi matin, j'ai eu la chance d'avoir une séance presque privée avec Washizu sensei, Norio san et Kajiyama san. Sensei a commencé à nous expliquer comment Mochizuki sensei avait étudié les anciennes techniques des koryū, en étudiant notamment les makimono d'anciennes traditions martiales et en essayant avec ses élèves de leur donner un sens. Il nous a expliqué sa pédagogie et comment il a toujours eu à coeur de replacer les techniques dans leur contexte, ce que je crois être particulièrement important.
Nous avons ensuite commencé à travailler les kata, et plus précisément le kime no kata et le shime no kata, deux kata qui sont extrêmement similaires dans leur déroulement et qui se concentrent respectivement sur les immobilisations et les strangulations. Comme sensei m'a offert un livret qu'il a fait sur ces deux kata, il ne fait aucun doute que nous les explorerons plus en détails au dōjō prochainement. Nous sommes ensuite passés aux défenses contre tanto et bokken, un exercice plutôt périlleux car il n'en faut pas beaucoup pour qu'un adversaire armé inflige des dégâts critiques.


Ces deux séances resteront certainement dans ma mémoire pendant longtemps et je suis extrêmement reconnaissant à Washizu sensei, à ses étudiants ainsi qu'à Philippe qui m'accompagnait de Tōkyō pour le moment. C'était une occasion fantastique d'en apprendre plus sur l'ancien Yoseikan, ses waza bien sûr, mais aussi son histoire, son état d'esprit et sa culture. Washizu sensei a répondu à toutes mes questions avec le sourire, même sur les sujets les plus délicats et je lui en suis vraiment gré. 







 

samedi 26 mai 2018

Paroles d'experts - Serge Rebois

Serge Rebois est expert en Nihon Tai Jitsu et Kyusho, pratiquant avancé de Judo et praticien de Shiatsu. Chercheur infatigable il continue aujourd'hui de progresser en suivant notamment l'enseignement de Paolo Bolaffio. Il est également l'auteur de nombreux DVDs sur le Shiatsu et le Kyusho



1. As tu une routine matinale (liée ou non aux arts martiaux) ?

Oui, le matin après le petit déjeuner, je fais environ 3/4 d'heure de yoga et 15 à 20 minutes de méditation et d'exercices respiratoires. Je commence par une série de salutations au soleil version kalari, ensuite salutations à la lune, étirements et relâchements du dos. Mes séances varient en fonction de ce que m'a montré ma prof de yoga.

2. Si tu avais seulement 10 minutes pour pratiquer, que ferais-tu ? 

Je pense que je ferais soit une salutation au soleil soit une forme de chi qong assez courte mais très complète que m'a montrée un enseignant de shiatsu.

3. Quel est le meilleur investissement que tu aies fait sur toi-même? Sur d'autres? 

Dans un premier temps, faire venir mon professeur et ami Leeroy Roder en France pour des stages de kyusho, et dans un deuxième temps, ma formation en shiatsu. Elle m'a permis de comprendre qu'on n'est pas obligé d'être en opposition ou en compétition ni avec soi-même ni avec les autres comme le veut le sport la plupart du temps. Au contraire, on est dans l'entraide et l'empathie et mes débuts en yoga n'ont fait que confirmer ce ressenti.

Depuis j'ai un peu de mal avec l'idée de performance. Pourquoi vouloir absolument se mettre en rivalité avec quelqu'un ou avec son propre corps? On a acquis la certitude que dépasser ses limites était le gage d'un engagement et d'un mental d'acier en sport, le tout en fracassant notre corps, qui au bout d'un moment dit "stop". Moi je respecte mon corps, j'essaie d'être à l'écoute et d'aller là ou mon corps a envie d'aller de lui même. Ca ne veux pas forcément dire rester dans sa zone de confort mais juste écouter ce que ton corps a à dire pour y arriver. Ayez de l'empathie pour lui. Si votre corps vous demande du repos, reposez vous pour éviter de puiser dans l'énergie des reins, l'huile de la lampe qui doit brûler tout au long de votre vie.
 4. À ton avis, quelles sont les principales erreurs que font les gens lorsqu'ils pratiquent? Au contraire quels sont les éléments que tu penses être faciles pour les gens dès le début de la pratique ?

Je crois que les principales erreurs que font les gens c'est de s'attarder sur des détails qui n'ont aucune importance au détriment de choses qui sont fondamentales, et ceci est du au fait qu'ils oublient que nous n'avons pas tous le même corps, la même corpulence. Le professeur démontre la technique avec son propre corps, son propre ressenti , sa personnalité et son propre vécu.

Pour exemple, il y a quelque temps, un groupe de pratiquants s'acharnaient lors d'un kata, à positionner l'annulaire de leurs mains légèrement plié alors que le reste des doigts restaient tendus, parce qu'ils avaient vu le professeur faire ainsi. Quand celui-ci leur a demandé "mais pourquoi faits vous cela", évidement ils répondirent "c'est ainsi que vous l'avez montré". Le professeur répondit "effectivement mais c'est parce que je me suis cassé le doigt il y longtemps et qu'aujourd'hui je ne peux plus le tendre entièrement".

Il est important de reconnaître quels sont les principes qui sous tendent la technique et qui font que celle-ci marche et de pas se concentrer sur  des détails inutiles. D'un autre côté, j ai remarqué que certain professeurs  s'attardaient sur ces détails pour se donner une certaine contenance, une légitimité technique, et ceci est une grosse erreur de leur part à mon avis.


5. Est-ce qu'une situation d'échec que tu as rencontrée dans le passé t'a aidé à devenir meilleur dans ce que tu fais? As-tu un échec préféré que tu pourrais partager ? 

Difficile à dire, tous les échecs te font avancer en quelque sorte à condition d'accepter ta "part" de responsabilité et ne pas accuser quelqu'un d'autre, même si dans certain cas ce "quelqu'un d'autre" fait partie des impondérables dans les conditions d'examen par exemple (le jury,les partenaires...). Je ne sais pas trop quoi répondre, en fait ce n'est pas forcément l' "échec"qui m'a rendu  meilleurs mais les différentes rencontres que j'ai pu faire avec des gens comme mon ami Richard Folny, Leeroy Roder, Lionel Froidure ou Paolo Bolaffio

6. Quand tu atteins une période de stagnation, ou un plafond dans ta pratique, comment passes-tu ce cap ? 

Quand je sens une stagnation ou un plafond, je ne me focalise pas dessus. Par contre je sens qu'il est temps "de touiller la sauce" donc je regarde qui pourrait, par sa pratique, m'apporter un nouveau souffle dans ce que je fais. J'essaie de faire une nouvelle rencontre. C'est ce qui s'est passé dernièrement avec Sensei Bolaffio. Ensuite, et bien... je bosse

7. Quelle est la question qu'on ne te pose jamais et que tu aimerais qu'on te pose ?

Mais d'où te vient cette grâce naturelle???? non je déconne:-)

Crois-tu en l'homme?

L'humanité me déçoit, l'homme me surprend. Je ne crois pas en la foule, la masse, "les gens", au macrocosme humain qui détruit cette planète par avidité, stupidité, lâcheté alors qu'elle pourrait être un paradis. Par contre je crois en l'individu, celui qui réfléchit, qui pense au delà des poncifs que t'impose cette société, qui ne croit pas que l'argent est au centre de tout, celui qui fait sa part, comme le colibri, celui qui pense changer le monde en plantant un arbre. En fait, en tous les gens de bonne volonté qui essaient de rendre cette "masse" plus intelligente et réfléchie

lundi 23 avril 2018

Que peuvent nous apprendre les maitres du passé?

Cet article a été publié dans Dragon Spécial Aikido en janvier 2018.


L’apprentissage d’un art martial traditionnel venu d’extrême orient n’est pas anodin. Il nous place dès le départ dans une lignée, une tradition dont nous ne sommes finalement qu’un rouage. Dans le cadre de cette transmission il est fréquent de se référer à deux types de personnes : notre professeur ou nos référents techniques, et les maitres du passé. S’il semble évident de se référer à nos référents techniques, contemporains qui nous transmettent leur savoir, on peut en revanche se demander ce que peuvent nous apporter des maitres décédés depuis plusieurs années quand ce ne sont pas plusieurs siècles.

Je disais que le choix d’un art extrême oriental n’est pas anodin car il est souvent lié à une certaine image que l’on a du Japon, de la Chine, ou du pays d’origine quel qu’il soit. La légende du Samurai vertueux, prêt à jeter son sabre à terre après avoir désarmé son ennemi sur le champ de bataille pour continuer le combat à armes égales a la peau dure, comme l’ont d’autres images d’Epinal. Pour le pratiquant d’Aikido, la référence la plus universelle sera évidemment le fondateur, Morihei Ueshiba, auquel s’ajouteront les référents plus proches à l’ origine de la lignée choisie. Chaque école a ses fondateurs et piliers auquel il est de bon ton de se référer. Les Judoka s’intéressant à la tradition parleront de Jigoro Kano et Kyuzo Mifune avec émotion, les Karateka Shotokan de Gichin Funakoshi et probablement de Taiji Kase s’ils sont en France. De manière plus générale les pratiquants de Budo se réfèreront assez facilement à des adeptes d’exception comme Miyamoto Musashi ou Munenori Yagyu dont les ouvrages sont parvenus jusqu’à nous.

Jigoro Kano and Kyuzo Mifune



Pourquoi se référer aux adeptes du passé ?
 

Ayant des enseignants vivants et capables de nous enseigner, on peut se demander quel est l’intérêt de se référer à des adeptes ayant vécu il y a des décennies et dont nous ne pourrons malheureusement jamais sentir la technique. C’est pourtant logique dans le cadre qui nous intéresse, celui d’une tradition martiale, puisque nous cherchons à marcher dans les pas de ceux qui nous ont précédés et qu’il semble donc utile, à défaut d’être nécessaire, de comprendre ce que furent leurs pratiques. Avec les limitations que l’on connait parfois.

 Loin de moi l’envie de tirer sur l’ambulance, mais la référence à O’Sensei par exemple peut facilement prêter à sourire quand elle justifie des choix de pratique aussi divers qu’opposés. Il est évident que la pratique du fondateur a évolué avec le temps et que ces différentes pratiques peuvent légitimement s’y référer malgré leurs grandes différences, de même que l’on peut facilement accepter le fait qu’il est difficile de justifier sa pratique en la faisant reposer essentiellement sur le ressenti d’une personne que nous n’avons pas connue.

Morihei Ueshiba and Minoru Mochizuki


Les arts asiatiques ne sont d’ailleurs pas les seuls dans ce cas. Les Arts Martiaux Historiques Européens (AMHE) s’ils ne se réfèrent pas forcément a des individus mais plutôt à des Codex font face à un problème similaire puisqu’il s’agit avant tout d’interpréter les sources disponibles tout en acceptant qu’une interprétation n’est qu’une interprétation et que sans machine à voyager dans le temps il sera impossible d’obtenir une confirmation que notre compréhension est la bonne. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille ignorer les écrits et paroles qui sont parvenues jusqu’à nous, bien au contraire.


Les maitres du passé : entre légende et inspiration 

De nombreuses informations parviennent jusqu’à nous et si elles sont évidemment partielles, elles contiennent aussi de grandes sources d’inspiration pour peu que l’on puisse séparer la légende de la réalité. La légende a évidemment son intérêt, et je ne crois pas trop m’avancer en disant que beaucoup d’entre nous ont commencé les arts martiaux grâce à ses légendes. Qui n’a pas eu l’espoir secret de voir les trajectoires des balles comme O’Sensei ou de battre des taureaux à mains nues comme Mas Oyama ? Au-delà de la réalité parfois améliorée des faits, chercher à comprendre ce que fut la pratique d’un homme, sa façon de s’entrainer ou d’enseigner, peut être aussi sa façon d’être au quotidien sont autant de clés de compréhension pour nous, modestes pratiquants sur la voie.

Mas Oyama


Des ouvrages de qualité existent d’ailleurs qui nous permettent d’avoir une idée plus juste de ce qu’était la pratique des anciens. L’excellent ouvrage « Aikido : Les maitres d’avant-guerre » de feu Stanley Pranin est de ceux-là, et c’est personnellement un ouvrage que j’ai plaisir à lire et relire car il livre des informations croisées sur ce qu’étaient les premiers pas de l’Aikido, à travers des interviews des grands pratiquants de l’époque. Plus récemment, le blog Aikido Sangenkai de Christopher Li est également devenu une source au contenu considérable qui permet de se faire une meilleure idée de ce qu’était l’Aikido des débuts et de l’évolution qu’il a subie au fil des années. Comprendre ce qu’était ce point de départ, le point où nous sommes aujourd’hui et le chemin qui les relie est je pense extrêmement positif pour comprendre la richesse de notre pratique, quelle qu’elle soit.

Les pratiquants s’intéressant au principe Aiki et aux origines du Daito Ryu auront surement aussi regardé du côté des ouvrages de Tatsuo Kimura sur Sagawa sensei, contemporain d’O’Sensei réputé pour sa maitrise de l’Aiki et bien connu des pratiquants d’Aunkai puisqu’il fut l’un des enseignants d’Akuzawa sensei. En tant que pratiquant d’Aunkai, je reconnais que ces ouvrages ne sont jamais bien loin de ma table de chevet et que je me réfère aux citations du maitre régulièrement. Si celles-ci avaient peu de sens à ma première lecture, elles en gagnent au fur et à mesure que j’avance dans ma pratique et que ma compréhension s’affine. Encore une fois quand on parle des maitres du passé et en l’absence de contact direct tout est affaire d’interprétation. Rien ne nous empêche en revanche, au contraire même, d’aller à la rencontre de personnes ayant côtoyé ces maitres pour obtenir des informations de première main quand cela est possible.

Si la légende tient de la mystification (ou du marketing), l’inspiration en revanche est beaucoup plus positive. Les retours de pratiquants ayant côtoyé O’Sensei sont par exemple unanimes et laissent percevoir une pratique d’un niveau exceptionnel. Les personnes ayant reçu sa technique se font bien sûr de plus en plus rares mais les pratiquants qui auront été considérés comme contemporains par les plus avancés d’entre nous deviennent à leur tour des « maitres du passé » pour les nouvelles générations arrivées trop tard pour les rencontrer.

Yukiyoshi Sagawa
 
 

Les maitres du passé : des précurseurs qui nous ouvrent la voie

Les images et propos de ces maitres sont une invitation à explorer la pratique avec la plus grande conviction, pas à faire un travail d’archéologue pour comprendre comment reproduire à l’identique ce qui fut la pratique d’un homme à un instant T. Une chose que les plus grands adeptes nous ont apprise est que leur pratique a sans cesse évolué. Quand je regarde ceux à l’origine des arts que je pratique, Mochizuki sensei (Yoseikan Aikido) et Sagawa sensei (Daito Ryu Aikijujutsu), je vois des hommes qui n’ont eu de cesse de chercher, d’approfondir, de modifier l’enseignement qu’ils ont reçu, et qui auraient continué à le faire si le temps n’avait pas eu raison d’eux. C’est ce refus d’une pratique figée qui leur fait traverser les décennies pour arriver jusqu’à nous. Si Morihei Ueshiba avait simplement enseigné le Daito Ryu tel qu’il l’avait reçu de Sokaku Takeda, parlerait-on de lui aujourd’hui ?

Forts de ce constat, nous devons nous appuyer sur l’exemple de ces maitres, leur volonté d’aller plus loin, pour nous même chercher à les dépasser et non juste à les copier, et peut-être un jour devenir nous-mêmes des « maitres du passé ».