samedi 16 février 2019

Tout est ukemi

Cet article est initialement paru dans la revue Dragon Spécial Aikido en Octobre 2018.


Ukemi est l’un des termes les plus connus du monde de l’Aïkido et est possiblement la première chose que l’on enseigne aux débutants pour s’assurer qu’ils puissent ensuite pratiquer en toute sécurité. Souvent compris comme l’élément « chutes » de l’Aïkido, ou plus largement comme le fait de recevoir la technique (« prendre l’ukemi ») par Uke, le terme recouvre pourtant une réalité bien plus large, qui ouvre de nombreuses portes pour aller plus loin dans la pratique.


L’ukemi, c’est la chute

Le terme ukemi, issu des caractères uke (recevoir) et mi (corps) est très souvent compris dans son sens le plus restreint comme le fait de recevoir la technique de Tori, donc chuter. Mais le fait de chuter recouvre un certain nombre de réalités et la chute de l’Aïkido n’est pas celle du Judo.

Qu’est-ce qui les différencie ? Ca n’est pas tant le fait d’exécuter une chute claquée ou roulée, et d’ailleurs les chutes claquées se retrouvent ponctuellement en Aïkido sur les techniques de type koshi nage, ou plus largement sur les techniques dans lesquelles Uke est retenu et ne peut donc pas rouler. Non, ce qui fait réellement la différence est la raison de la chute. En Judo, la chute est par définition subie. Dans un contexte où chuter représente la fin du combat, le judoka ne chutera que s’il est projeté. Dans le cadre de l’Aïkido en revanche, la chute a pour fonction de protéger Uke. Si visuellement la différence peut être imperceptible, elle signifie qu’Uke pourra utiliser sa chute pour éviter le pire, ce qui inclut être projeté et planté dans le sol. Choisir la chute, c’est se donner la possibilité d’échapper à une technique qui marquerait la fin du combat, et se donner une chance de continuer son attaque et de rester dangereux.

En Aïkido, le rôle d’Uke est simple : il attaque. Avec toute sa conviction et toute son énergie. Son seul but est de nuire à l’intégrité physique de Tori, ou tout du moins de simuler au mieux cette situation pour permettre à son partenaire de progresser. Son but n’est pas de chuter, et il est aberrant que l’on entende encore parfois sur les tatamis « voilà, maintenant chute » quand Uke possède encore des options bien meilleures que la chute. Si on parle aujourd’hui surtout d’Uke (celui qui reçoit) en Aïkido, ou parfois d’Aï-te (le partenaire), il fut un temps où le fondateur utilisait le terme Tekki (l’ennemi). Dans ce contexte, l’ennemi ne devrait chuter que s’il considère que c’est la meilleure option pour préserver son intégrité physique et potentiellement reprendre l’avantage. Quel que soit son choix suivant d’ailleurs : réattaquer immédiatement après la chute, s’enfuir face à un adversaire plus coriace qu’attendu, ou… aller chercher du renfort.


Chuter c’est parfois se protéger. Photo: Daniel Molinier




Uke, le miroir de Tori

Le rôle d’Uke via l’ukemi consiste également à faire un retour à Tori sur la qualité de sa technique. De ce point de vue, le rôle d’Uke est infiniment plus difficile à tenir que celui de Tori et on comprend aisément pourquoi dans les écoles anciennes il était systématiquement tenu par le pratiquant le plus avancé.

Effectuer un retour de qualité à son partenaire a de nombreuses implications : l’attaque et la réaction à la défense doivent être honnêtes mais aussi adaptées au niveau du partenaire pour lui amener juste le niveau de difficulté dont il a besoin. Trop peu et il restera dans sa zone de confort, trop et il ne sera pas capable de gérer l’attaque et n’obtiendra que frustration.

Un ukemi honnête est la clé pour progresser. Il ne s’agit pas simplement de tenir le partenaire comme il le souhaite et de chuter en réaction à la technique proposée mais de lui permettre d’affiner sa compréhension, de mettre le doigt sur ses manques et de lui indiquer le chemin pour aller de l’avant. J’ai souvenir il y a quelques années de discussions animées avec certains de mes partenaires qui considéraient que le rôle d’Uke était avant tout de garder la connexion, alors que se faisant ils ne contribuaient qu’à masquer une technique médiocre en créant l’illusion de la réussite. Encore une fois, je ne crois pas qu’Uke doive garder la connexion, je crois qu’il se doit juste d’être dangereux et que s’il a la possibilité de relâcher sa prise et de frapper, il n’a aucune raison valide de ne pas le faire. Si la connexion est au cœur de l’Aïkido je crois que c’est à Tori de la préserver et qu’Uke a le devoir d’indiquer à son partenaire quand la connexion est perdue. De même qu’il doit indiquer quand il est capable de réaliser une frappe capable de créer des dommages.

Par la façon dont il reçoit la technique proposée avec son corps, Uke donne un retour clair et direct sur la technique : son équilibre est-il pris correctement ? Quelles sont les possibilités de riposte qui lui sont offertes ? Où finit son corps à la fin de la technique ? Un mauvais Uke n’est pas un Uke qui ne chute pas, c’est un Uke qui ne fournit pas des conditions honnêtes de travail.


Apprendre en recevant la technique

On dit souvent que l’on apprend énormément en recevant la technique du maitre, et que servir d’Uke est le meilleur moyen de réellement comprendre le travail proposé. C’est un avis auquel j’adhère. Nos yeux ne peuvent percevoir que la surface des choses. Et les explications données par l’enseignant ne peuvent que recouvrir une partie relativement faible de la réalité : il est impossible à l’enseignant de tout expliquer verbalement et les explications seront de fait passées via ses filtres, avant d’être passées à travers les nôtres. Ressentir physiquement donne des informations plus claires et le pratiquant peut alors sentir la qualité du contact, la direction proposée, l’impact sur son propre corps, autant d’informations qu’il est difficile de verbaliser.

C’est d’autant plus vrai lorsque l’on parle des plus grands adeptes. Si de nombreuses vidéos d’Osensei sont disponibles, elles ne permettent en aucun cas de se rendre compte du ressenti de ses partenaires.

Augmenter sa sensibilité participe à la formation du corps du budoka. Lors d’une récente discussion avec Akuzawa sensei, le fondateur de l’Aunkai, celui-ci me disait au sujet des ukemi : « il n’est d’aucune utilité de chercher à bloquer la technique, il est bien plus utile de l’accepter et de comprendre comment la force rentre dans notre corps ».  Pourquoi comprendre comment la force rentre dans le corps ? Pour être capable de réaliser le mouvement soi-même bien sûr, mais aussi pour comprendre où sont ses failles et comment il est possible de la contrer.

Car oui, à terme Uke doit pouvoir contrer. A terme la dichotomie Tori/Uke doit être amenée à disparaitre pour laisser la place à deux opposants se faisant face et cherchant à obtenir le meilleur sur l’autre. Dans ce contexte, améliorer sa sensibilité pour pouvoir recevoir une potentielle technique adverse et la contrer est essentiel, de même que connaitre les failles de ses propres techniques pour connaitre les réponses possibles de l’adversaire. C’est je pense l’esprit du Hyori no Kata de l’Aïkido Yoseikan, un kata dans lequel la ligne de démarcation entre Tori et Uke s’efface pour laisser la place à deux adversaires qui se contrent mutuellement à chaque technique. Le jeu de rôle pédagogique de la pratique ne doit pas nous faire oublier le but final : le combat contre un adversaire déterminé.


Hyori no Kata: dépasser la dichotomie Tori/Uke. Photo: Pierre Fissier



Ukemi, fort et souple à la fois


Au-delà de ces considérations, l’ukemi permet également de former le corps et de trouver la juste tension à utiliser. Trop dur ou trop mou et les conséquences seront fâcheuses. Trop dur et la chute sera souvent subie, impliquant un grand nombre de tensions, une difficulté à revenir et à contrer, et l’impact avec le sol n’en sera que plus rude. Trop mou et l’adversaire pourra facilement passer à travers toutes nos lignes de défense, créant des dégâts avant même la chute, et nous aurons également du mal à éviter une concussion au contact avec le sol.

Etre Uke est un véritable travail en soi, peut-être même plus ardu que celui de Tori. Terriblement formateur également et j’ai tendance dans mes cours à faire travailler l’ukemi en me concentrant presque exclusivement sur Uke et la façon dont il reçoit la force proposée. Sans la bloquer et résister, mais aussi sans l’anticiper. Trouver un juste milieu et simplement se « laisser faire » est un travail difficile pour chacun d’entre nous. Nous sommes câblés pour opposer une force égale à celle à laquelle nous sommes soumis et dans la vaste majorité des cas lorsque le pratiquant comprend qu’il doit accepter la chute et non lutter au risque de se blesser, il passe de l’autre côté du spectre en anticipant et donc en décorrélant son action de celle de son partenaire.

Mais un bon ukemi n’est pas décorrélé, il n’est pas mon mouvement séparé du mouvement de mon partenaire. Il est mon acceptation de son mouvement, et sa conséquence mécanique sur mon corps. Il ne s’agit pourtant pas pour autant de complaisance aveugle mais bien d’un exercice pour former le corps, avec un seul but : contrer la technique et mettre fin au combat.


Un premier pas vers les kaeshi waza

Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, je crois qu’un bon ukemi est l’une des meilleures clés pour apprendre les techniques de contre. Accepter la technique permet en effet deux choses. Premièrement, cela permet de comprendre comment la force rentre dans le corps, comment elle nous affecte et donc comment elle ne nous affecte pas.
Deuxièmement cela permet de laisser penser à notre adversaire que sa technique produit l’effet voulu.

Sortons du contexte de l’Aïkido pour explorer plus largement le contexte d’un combat ouvert. En Aïkido, si je pratique Shomen Uchi Ikkyo et que mon partenaire décide de me bloquer, il est probable que la technique ne fonctionne pas, ou mal. Uke se sentira soudain particulièrement fort et compétent puisqu’il aura su bloquer une technique… dont il connaissait chaque point dès le départ. En la bloquant, il est également probable que sa résistance ait entrainé un manque de mobilité et créé un certain nombre d’ouvertures pour une réaction autre de son partenaire : frappe aux côtes, changement de technique, les options sont multiples. C’est ce qu’il se passerait dans la réalité : si ma technique est bloquée, je m’adapte et je fais autre chose. C’est différent de devoir reproduire une technique spécifique demandée par l’enseignant. Encore une fois l’honnêteté d’Uke est primordiale pour un travail de qualité.

Comprendre la force appliquée et la suivre naturellement a en revanche l’effet inverse sur Tori : lui laisser croire que sa technique fonctionne, et que puisqu’elle fonctionne il est inutile d’en changer. C’est lui laisser croire que c’est lui qui a la main. Ca ne doit pourtant pas être le cas et en tant qu’Uke, j’essaie personnellement de toujours garder la main sans laisser mon partenaire s’en rendre compte.

Et si tout était ukemi ?

L’ukemi permet donc de comprendre les forces et leurs conséquences et donc de pouvoir les contrer. Mais qu’est ce qui différencie la technique appliquée par Tori de l’attaque initiale réalisée par Uke ? Rien en réalité. Une attaque, quelle qu’elle soit est déjà une technique, elle est déjà une force exercée sur son opposant. Travaillez vos ukemi, pas juste pour faire des jolies chutes mais pour améliorer la qualité de votre pratique, en tant que Tori et Uke, pour pouvoir finalement dépasser ces rôles.

vendredi 8 février 2019

La route vers le Shodan

Cet article a été écrit par Hugh Stanley, premier Shodan en Nihon Tai Jitsu et Nihon Jujutsu de notre dojo de Hong Kong après plus de six années de travail au dojo et chez lui.

Je ne suis pas un homme courageux et je n'aime pas avoir mal.
C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai formellement commencé les arts martiaux sur le tard. Et cela m'a effectivement fait mal, mais pas comme je m'y attendais. La douleur physique était occasionnelle et mineure, résultant principalement de mon incapacité à me détendre suffisamment pour absorber et annuler ce qui m'était infligé pendant l'entraînement.

Non, ce qui m'a le plus blessé était ma propre incapacité.

C'était inattendu. J'ai pratiqué toute ma vie des sports de contact - rugby, football gaélique - et des activités intensives telles que le squash, l'escalade et le triathlon. Pourtant, je me suis retrouvé physiquement non préparé aux arts martiaux. Ce n’était pas un manque de force, d’endurance ou de souplesse (bien que cette dernière me manque cruellement). C’était parce que la façon dont j’avais utilisé mon corps dans toutes ces autres activités ne semblait pas fonctionner dans le dojo. Et plus j'essayais, moins je réussissais. 

Après des mois de persévérance obstinée, je me suis rendu compte que pour avancer, je devais revenir en arrière. Je devais désapprendre ma façon de faire les choses et réapprendre à utiliser mon corps, d'une manière complètement différente. Les mouvements précédemment effectués de façon automatique, sans pensée, étaient devenus un travail conscient. 
Ce changement ne s'est pas limité au dojo. Quels muscles dois-je utiliser pour ouvrir une porte? Est-ce que j'utilise des muscles ou juste le poids de mon corps? Quand je monte, est-ce que j'utilise les muscles de la jambe ou mes abdominaux? Ou les deux? Quelle partie de mon pied doit supporter mon poids en position debout? En marchant? En tournant? Quand je tourne la tête, est-ce que je tire depuis l'avant ou l'arrière? Est-ce que mon bras commence au niveau de mon épaule ou de mon sternum? Et cela dépend-il de ce que je fais? Quand je tourne à gauche, est-ce que je dirige depuis la tête, les épaules, le bassin ou le pied? Dois-je avancer ou reculer ou ne pas pousser du tout, simplement me pencher? Est-ce que je me déplace différemment si je lève un verre ou me gratte le nez? Etc.
J'ai commencé à expérimenter partout - dans le train, en marchant dans la rue, au travail, à la maison, même au lit la nuit. Si je commençais à avoir de drôles de regards d'étrangers, j'étais trop concentré sur ce qui se passait dans mon propre corps pour le remarquer. Il devint évident qu'il existait de nombreuses façons de produire le mouvement le plus simple, et que des mouvements complexes de tout le corps devenaient à la fois des triomphes d'une coordination réfléchie et des vexations de l'esprit, à mesure que je devenais de plus en plus conscient des insuffisances de ce que je faisais. J'ai également pris de plus en plus conscience qu'il s'agissait fondamentalement d'un voyage en solo. Bien que d'excellents conseils puissent être et m'aient été fournis par ceux qui étaient plus accomplis, avancés et talentueux que moi, la vérité est que personne ne connaît votre corps comme vous-même. Personne ne peut l'explorer de la manière dont vous le pouvez vous-même. Si vous ne comprenez pas et ne sentez pas votre propre corps, personne ne peut le faire pour vous. Ils peuvent ressentir les résultats et vous faire part de leur ressenti, mais ils ne peuvent pas sentir précisément ce qui se passe dans votre esprit et votre corps. C'est essentiellement, fondamentalement, un voyage de découverte de soi.

C'est ce que la route vers le Shodan a été pour moi. Un voyage de découverte de soi, un examen et un ajustement de mes précédentes normes physiques et mentales. Les formes et les techniques du Shodan - avouons-le - peuvent être apprises par presque tout le monde. Mais en réalité, ce n’est pas ce qui est fait qui est essentiel, mais comment et pourquoi. En atteignant le Shodan, je me suis prouvé que je pouvais me déconstruire suffisamment pour faire ce premier pas. La question est maintenant, puis-je me reconstruire suffisamment pour continuer à marcher?

vendredi 11 janvier 2019

YASHIMA – Le numéro 3 bientôt en kiosques

Nous sommes déjà début janvier, l’heure de reprendre le chemin des tatamis après les écarts des fêtes de fin d’année, et de retrouver vos magazines préfères en kiosques ou dans votre boite aux lettres. Vous serez donc heureux d’apprendre que le numéro 3 de Kashima est actuellement à l’impression et que vous pourrez donc l’avoir entre les mains dans les jours qui viennent (le 23 janvier dans vos kiosques).


La version Classic, disponible en kiosques


Mushin

Après deux numéros consacrés au thème Hyoshi, pour le numéro 3 nous sommes allés recueillir les avis d’experts sur le thème Mushin – l’absence d’intention. Mushin est un terme dont la plupart des pratiquants ont entendu parler, sans avoir forcement eu la chance de l’expérimenter, et qui fait certainement partie des capacités légendaires que l’on attribue aux plus grands adeptes.

Je suis convaincu que les visions croisées de Baptiste Tavernier (Tankendo, Jukendo, Naginata), Areski Ouzrout (Karate), Patrick Roux (Judo) et André Cognard (Aikido) vous apporteront de nombreux éléments de réflexion.


Le Grand Entretien avec Kawabe Takeshi

Kawabe sensei est le seul professionnel du Daito-ryu Aiki jujutsu Takumakai. J’ai personnellement eu la chance de le rencontrer en 2017 et de pratiquer sous sa direction alors qu’il était à Paris dans le cadre de la Nuit des Arts Martiaux Traditionnels, et j’ai particulièrement apprécié sa bienveillance et sa grande maitrise du principe Aiki.

Pour ce numéro, Leo Tamaki est allé à sa rencontre et est revenu sur plusieurs décennies de pratique. Un entretien passionnant, à lire et à relire.


Yokota Kousaku, la préservation du Karate d’Asai sensei

Ce numéro contient également un entretien avec Yokota Kousaku, élève d’Asai sensei en Karate Shotokan et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet.

Si Yokota sensei enseigne à travers le monde, il reste avant tout un pratiquant passionné qui continue de pratiquer plusieurs heures par jour à un rythme que peu d’entre nous arriveraient à tenir. Pour fêter ses 71 ans il a d’ailleurs choisi de réaliser… 7,171 pompes dans la journée ! J’ai pris un très grand plaisir à échanger avec cet adepte du plus haut niveau sur la formation du corps et sa vision du corps Karate, et je pense que tout pratiquant d’arts martiaux y trouvera une source d’inspiration.

Comme dans les numéros précédents vous retrouverez également les rubriques santé, spiritualité, voyage, histoire des arts martiaux, et bien d’autres


Le choix de la version Exclusive

La version Exclusive tient toujours autant ses promesses. Vous êtes nombreux à nous avoir fait des retours positifs sur la version Exclusive, la qualité de son papier et la beauté de ses photos. Comme nous l’avions déjà fait dans le numéro 2, nous sommes heureux de proposer un article inédit dans cette version.

Cette fois-ci, je suis allé à la rencontre d’Irie sensei, fondateur du Kokodo jujutsu et Shiatsu dans son dojo de Saitama au Japon. Dans cet entretien, Irie sensei nous parle plus précisément des liens entre Shiatsu et jujutsu. Cet entretien n’étant propose que dans la version Exclusive du magazine, je ne peux que vous recommander chaudement de vous abonner.

La version Exclusive vient également avec une couverture Exclusive pour les collectionneurs. 

La version Exclusive, disponible sur abonnement


 

mardi 8 janvier 2019

Bilan 2018

Dans mon bilan 2017, j’avais annoncé que 2018 serait une année un peu spéciale pour plusieurs raisons. Notamment parce qu’elle marquait mes 20 ans de pratique et 10 à Hong Kong, et qu’il s’agissait d’une année du chien, mon signe astrologique, marquant donc la fin d’un cycle et le début d’un nouveau. Voyons ce qu’il en fut

Des stages, encore et toujours

Comme chaque année j’ai eu la chance de voyager un peu et de donner quelques stages dans différents endroits du globe. Cette année j’ai eu l’occasion de visiter 4 dojos en France, 2 en Belgique et 1 en Italie, mais aussi de retourner à Singapour donner un stage d’Aunkai.

A Hong Kong, j’ai commencé à organiser des stages réguliers d’Aunkai, ainsi que des stages croisés Aunkai x Aikido, qui ont permis de donner un peu plus de visibilité à l’école, petit à petit.

Comme l’année précédente j’ai continué à recevoir des pratiquants de très haut niveau qui ont aidé le groupe à progresser: Leo Tamaki (Kishinkai Aikido) en janvier, Robert John (Aunkai) en mars et novembre, et Miyakawa Kazuhisa (Aunkai) en septembre. Maul Mornie a également fait son grand retour à Hong Kong après plus de 8 ans d’absence, pour un stage de très haut niveau dans lequel il a fait preuve d’une pédagogie vraiment exceptionnelle.

En plus de ces nombreux stages, j’ai eu l’occasion de me rendre plus régulièrement au Japon cette année. Trois séjours à Tokyo, auxquels aurait dû se rajouter un passage à Kyoto si le kami des typhons n’en avait pas décidé autrement.  Avec une semaine à chaque fois, ce fut une occasion inespérée de pratiquer Aunkai plus intensément, mais également de retourner à Shizuoka voir Washizu sensei, 8 ans après mon premier (et unique) séjour.


Méthode Wim Hof

J’ai débuté la méthode Wim Hof fin juillet par son cours en ligne de 10 semaines et j’ai ensuite eu l’occasion de participer à deux stages sur la méthode à Hong Kong.

Si vous ne connaissez pas Wim Hof, il fait partie de ces gens “hors normes” qui ne semblent pas soumis aux mêmes règles que nous autres, simples mortels. Wim Hof est couramment appelé “Iceman” pour sa capacité à résister à des températures extrêmes. Via une méthode relativement simple de respiration, Wim Hof est effectivement capable de prouesses tels que monter le Kilimandjaro en short, ou passer près de 2h dans un bain de glace…

J’ai débuté la méthode pour deux raisons. Tout d’abord parce que je suis très sensible au froid et qu’il est probablement temps que j’affront le sujet au lieu de l’éviter. La deuxième est que comme tout le monde j’ai horreur d’être malade et que si prendre des douches froides peut m’aider à éviter ça, je suis prêt à le faire.

Les stages eux-mêmes ont été la partie la plus intéressante car ils m’ont permis de repousser très largement mes limites, atteignant des temps de rétention de 4.30 alors que je dépassais rarement 2 minutes à la maison, et surtout m’amenant au ice bath en cette fin d’année. Si je prends des douches froides depuis plusieurs mois maintenant, le bain de glace est un autre niveau, tant physiquement que mentalement. Je ne peux pas dire que ça a été facile, ça n’était d’ailleurs pas le but, mais ça m’a montré que rester 2 minutes dans la glace n’allait pas me tuer. Et par extension que je suis capable de beaucoup plus que ce que je veux bien croire.



Yashima

J’avais promis quelques surprises pour 2018. Yashima était sans doute la plus inattendue. Alors que nous préparons actuellement le 3e numéro de cette revue sur le Japon et ses arts martiaux, je suis très fier de la place que le magazine a tout de suite trouvée dans le cœur des pratiquants. Magnifiquement mis en valeur sur du beau papier et avec un design sobre et épuré, le contenu réalisé par et pour des passionnes n’en est que mieux mis en avant et je reste intimement convaincu que Yashima est le magazine qui manquait dans le milieu francophone des arts martiaux.

En parallèle, alors que Dragon Spécial Aikido a été repris en main par Germain Chamot, je suis très honore qu’il m’ait renouvelé sa confiance pour contribuer à ce magazine devenu un incontournable.

La contrepartie est que j’ai peu écrit sur le blog cette année. J’en suis désolé, je dois avouer que le temps m’a manqué…



Des passages de grades en pagaille

Les passages de grades ne m’ont jamais réellement excité, et j’ai longtemps cherche à les éviter plus qu’autre chose. Mais j’ai finalement compris qu’ils avaient un intérêt. Non pas forcement pour moi en tant qu’individu, mais pour permettre une meilleure lisibilité de la pratique pour des gens extérieurs. A titre personnel, cela reste également un moyen comme un autre de voir ou on en est à un instant T et surtout d’avoir un retour sur sa pratique, ce qui n’est jamais négligeable.

Le passage qui a le plus compte pour moi cette année est sans conteste le shodan de Hugh en Nihon Jujutsu devant les dirigeants du Nippon Seibukan. Hugh me suit depuis la création du dojo il y a plus de 6 ans, ne rate presque aucun entrainement et s’entraine régulièrement chez lui. Il est parti de zéro a plus de 50 ans et a fait des progrès extraordinaires. Je suis très heureux qu’il ait pu obtenir son shodan et je suis impatient de voir ses progrès futurs.

De mon côté, cette année m’a aussi permis de valider un 5e dan Renshi en Nihon Jujutsu. Grade qui m’importait peu mais qui m’a servi d’excuse notamment pour apprendre le kata Godan du Nihon Tai Jitsu, trop méconnu à mon gout. Et surtout j’ai pu valider le titre de Kyoshi devant Akuzawa sensei en cette fin d’année. Cette validation était plus importante à mes yeux car Aunkai est depuis longtemps au cœur de ma pratique et indéniablement la pratique qui m’a le plus marqué. En dehors du titre qui compte assez peu à mes yeux, cela veut surtout dire que je pourrai enseigner officiellement en cours réguliers ou en stages et donc apporter plus de soutien au développement de l’école.


2019…

2018 devait marquer la fin d’un cycle et le début d’un nouveau. C’est chose faite à plus d’un titre. Martialement je suis plus que jamais engage dans l’Aunkai et j’ai pu commencer des projets comme Yashima qui ont un vrai impact pour la communauté martiale.

Mais 2018 marque aussi un tournant plus large pour moi puisque début 2019, notre famille verra son nombre doubler avec l’arrivée de nos deux garçons. Une nouvelle aventure s’annonce, et avec elle son lot de réorganisation

dimanche 30 décembre 2018

Sortir de sa zone de confort

Nous cherchons naturellement le confort, cet endroit où tout va bien, où nous avons le contrôle. Pas d'inconnu, pas de stress, pas de danger. Rien de nouveau non plus, bon ou mauvais. Si retourner dans notre zone de confort de façon régulière est une bonne chose et évite de se retrouver écrasé sous une montagne de stress, il est important de comprendre que la magie se passe à l'extérieur de cette zone, pas à l'intérieur.


Méthode Wim Hof et bain de glace
J'aime explorer ce qui se passe hors de ma zone de confort,  et c'est pour cette raison que j'ai commencé la méthode Wim Hof fin juillet de cette année. Wim Hof, un Hollandais un peu dingue sur les bords, est connu pour ses exercices de respiration, sa résistance au froid extrême et son contrôle conscient de son système immunitaire. Pour en savoir plus sur lui et sa méthode, je vous invite à jeter un oeil à ce documentaire de Vice:

  


Après avoir terminé la formation en ligne de 10 semaines, j'ai eu la chance de trouver un atelier axé sur la respiration Wim Hof à Hong Kong, et cela a largement dépassé mes attentes. Je suis ressorti défoncé, après avoir senti des picotements intenses sur tout mon corps ( et quelques convulsions aussi...) à cause des exercices de respiration, et jamais dans mes rêves les plus fous je n'aurais pensé pouvoir retenir mon souffle si longtemps (max. 4.30 min ce jour-là, quand je ne pouvais presque plus que 2 min à la maison).

C’était incroyable mais nous ne pouvions pas faire un bain de glace ce jour là, question de logistique. Je prenais déjà des douches froides quotidiennement mais une partie de moi voulait essayer l'étape suivante. Et une partie de moi ne le souhaitait clairement pas.

Et puis, en décembre, un nouvel atelier a été organisé, cette fois avec bain de glace. D'abord excité par l'idée, j'ai aussi rapidement été un peu effrayé par l'idée, mais je .me suis tout de même inscrit. Je me suis ensuite demandé pourquoi je me mettais dans des situations pareilles sans être forcé par quiconque... Pourquoi une personne sensée sauterait-elle dans une baignoire pleine de glace?

J'ai longtemps détesté le froid, je dirais même qu'une partie de moi en avait peur. Et le fait est que cela ne m’a pas aidé à grandir. Je craignais le froid, mais avais-je de bonnes raisons pour cela? Après tout, je n’étais jamais allé dans un bain de glace auparavant, je craignais donc quelque chose que je ne connaissais pas… Est-ce que ça a été douloureux? Oui, vraiment. Est-ce que je le referai? Très probablement. C'était douloureux et il était très difficile de respirer. C'était inconfortable, mais pas nécessairement comme je le pensais. En fait, je n'ai pas tant ressenti le froid que la douleur sur ma peau, comme des aiguilles me piquant sur toute la surface immergée, et j’ai vraiment eu du mal à ralentir ma respiration. Cela m'a aussi montré qu'il n'y avait aucune raison d'avoir peur, j'ai passé deux minutes dans la glace et je suis en vie pour en parler.





Qu'est-ce que tout cela a à voir avec les arts martiaux? 
Tout.
Apprendre, progresser, ce n’est pas quelque chose que vous pouvez faire si vous restez dans votre zone de confort, et c'est la même chose dans les arts martiaux. Vous ne vous améliorez pas en faisant les mêmes choses encore et encore, vous vous améliorez en explorant de nouvelles choses, en prenant des risques. C'est exactement ce que Rob disait dans une interview ici il y a quelques mois:

"Vous devez activement chercher vos points faibles. Partez de zéro et renforcez les à mort. Vous êtes seulement aussi fort que le maillon le plus faible de votre chaine."
Robert John, Hanshi, Aunkai 

La prochaine fois que vous vous entrainez, cherchez quels sont vos manques... et travaillez dessus. C'est ainsi seulement que vous irez de l'avant.

samedi 15 décembre 2018

Aikido - A la recherche de la martialité perdue

Cet article est initialement paru dans la revue Dragon Spécial Aikido en Juillet 2018.


La question de la martialité d’une pratique martiale peut prêter à sourire et pourtant le simple fait que cette question soit posée si fréquemment en ce qui concerne l’Aikido nous fournit déjà un début de réponse. Il n’existe cependant aucun doute sur les qualités martiales du fondateur, louées par plus d’un expert en son temps.

Ayant eu la chance de pratiquer plusieurs arts martiaux avant de faire la rencontre de l’Aikido, ce préjugé que je pouvais avoir sur l’Aikido s’est rapidement confirmé sur les tatamis. Manque d’intention, attaques surréalistes, et des défenses qui l’étaient parfois tout autant, comptant au moins autant sur la bonne volonté du partenaire que sur un aspect technique pas toujours bien compris. Pourtant dans son essence l’Aikido conserve tous les éléments pour être une discipline martiale redoutable amenant ma perception du sujet à évoluer en deux questions principales après mes débuts: comment l’Aikido en est-il arrivé là et comment peut-on retrouver cette martialité perdue?

Des attaques qui n’en sont pas

Le premier fléau de l’Aikido vient pour moi de ses attaques. Une bonne défense ne peut exister sans une bonne attaque. J’ai toujours trouvé malheureux dans des stages ou cours d’Aikido, avec des experts japonais pourtant réputés que l’on m’explique que j’attaquais mal et que c’était la raison pour laquelle la technique ne marchait pas. S’il est évidemment tout à fait possible que mes attaques ne soient pas d’un niveau suffisant, il est surprenant que ça ne m’ait jamais été reproché ailleurs qu’en Aikido. Mais qu’entend-on le plus souvent par une “mauvaise” attaque?

Une mauvaise attaque dans le jargon de l’Aikido moderne est le plus souvent une attaque qui ne crée pas les conditions souhaitées par Tori pour qu’il applique sa technique. Conditions qui pourront varier selon la recherche de l’enseignant et ce qu’il cherchera à présenter à ses élèves.
Mon point de vue personnel est qu’une mauvaise attaque est une attaque qui n’est pas dangereuse. Ce peut être un shomen uchi téléphoné et sans puissance, un katate dori dans lequel Uke saisit et attend la riposte, un ushiro ryote dori pour lequel Uke fait le tour de Tori au lieu de l’attaquer directement dans le dos, par surprise. L’exemple de la mauvaise attaque est visible dans bon nombre de démonstrations, dans lesquelles Uke court autour de Tori en attendant un geste de sa main qui lui indiquera qu’il est temps d’arrêter sa course et de chuter.

Le seul but d’Uke devrait être d’attaquer, de mettre son adversaire en danger. Dans les anciennes écoles, ce rôle était régulièrement tenu par la personne la plus avancée, tout simplement parce que connaissant les deux rôles de Shitachi et Uchitachi, le sempai était plus à même de percevoir les manquements de son partenaire moins avancé et de lui mettre une pression adéquate.

Ce rôle plus avancé d’Uke n’est pas une chose courante en Aikido pour de nombreuses raisons. La première est tout simplement que le développement rapide de la discipline encourage des pratiquants de tous niveaux à pratiquer ensemble et à s’attaquer mutuellement. Le fondateur lui-même ne semble pas avoir particulièrement insisté sur ce point et avoir pris l’ukemi régulièrement pour ses élèves, alors que son professeur Takeda Sokaku du Daito-ryu Aikijujutsu était lui réputé pour sa paranoia et n’aurait clairement jamais laissé ses élèves appliquer leurs techniques sur lui.

Mais ce changement structurel de pédagogie par rapport aux anciennes traditions ne peut pas être la seule explication puisqu’on retrouve cette approche dans l’immense majorité des pratiques modernes, japonaises ou non. Le problème tient plus au fait d’attaquer correctement car Uke, par son attaque, crée les conditions de l’apprentissage. Une véritable attaque le poussera dans ses derniers retranchements et lui permettra de progresser, alors qu’un simulacre d’attaque ne pourra que le conforter dans ce qu’il fait, le fameux “théâtre martial” tant décrié par Hiroo Mochizuki.



Takeda Sokaku du Daito-ryu Aikijujutsu




Créer un contexte d’apprentissage

La pédagogie souvent proposée, qui consiste à définir certains paramètres sur une saisie par exemple ne sont pas inutiles pour autant. La valeur de l’Aikido réside dans sa volonté d’explorer une façon de faire subtile et profonde, et cette exploration ne peut se faire dans un contexte entièrement libre.

Il y a quelques mois, mon enseignant de technique Alexander me disait qu’il n’est pas possible de modifier l’utilisation de notre corps quand on est fatigué, quand on est distrait, ou quand on est sous pression. C’est un point très important qu’il faut garder à l’esprit lors de la pratique de l’Aikido. Si une attaque se doit d’être potentiellement dangereuse il n’est pas pour autant nécessaire de mettre son partenaire sous une pression forte de manière systématique. L’intention doit être présente, mais la vitesse et l’intensité doivent être modulées.

De nombreuses techniques en Aikido permettent d’explorer comment gérer une force externe appliquée sur notre corps et l’utiliser pour contrôler son partenaire. Ca n’est pas sans rappeler les exercices de Tui Shou du Taiji Quan ou le Push Out de l’Aunkai. Ce dernier est un exercice particulièrement simple en apparence mais d’une richesse immense. Les deux partenaires se font face, pieds parallèles, bras tendus pour l’un, fléchis pour l’autre, paumes de mains en contact. De cette position, l’un des partenaires doit étendre ses bras alors que l’autre recevra la poussée. Alors que je cherche à pousser mon partenaire malgré la pression qu’il exerce sur moi, je prends conscience des mes chaines myo-fasciales et de la façon dont la force entre et sort de mon corps. En parallèle mon partenaire apprend à gérer la force que je lui propose. Si le partenaire qui reçoit n’oppose aucune résistance et enlève ses mains lors de la poussée adverse, rien ne se passe et l’exercice perd immédiatement son intérêt. C’est la même chose en Aikido.

Ces exercices ne sont évidemment pas la réalité du combat, il sont des outils qui permettent de développer certaines qualités qui seront utiles dans le cadre d’un affrontement. Ils sont nécessaires mais pas suffisants.



Push out - prendre conscience de son corps




La martialité est un état d’esprit

La martialité d’une pratique tient à peu de choses, et l’état d’esprit en est peut-être l’élément le plus critique. Bien sûr l’attitude et la rigueur ont un rôle à jouer et on serait tentés de croire que l’Aikido, par sa formalité, remplit parfaitement les conditions. Mais l’état d’esprit d’une pratique ou de ses pratiquants va plus loin que le simple formalisme de rigueur dans le dojo.

La question de la responsabilité est au coeur de la martialité. Qui est responsable du non fonctionnement de la technique? Uke, qui n’a pas attaqué ou réagi comme il fallait? Tori, qui n’a pas su s’adapter à son partenaire? La technique elle-même qui n’était pas efficace ou appropriée? En réalité, ces trois réponses sont possibles et ne sont pas mutuellement exclusives. Il arrive qu’Uke propose une attaque qui n’en est pas une. Il arrive aussi que la technique soit difficilement applicable, par exemple à cause des gabarits relatifs des partenaires. Mais il arrive aussi que ce soit Tori qui soit en cause. Il n’est pas grave de rater une technique, il est plus embêtant de le nier et de rejeter la faute sur le partenaire. Il y a quelques années, lors d’un stage avec un Shihan japonais à Hong Kong, je me souviens avoir travaillé sur Irimi Nage avec un élève gradé du maitre. Je ne me souviens plus de l’attaque mais le principe de l’entrée était pour Tori de mettre sa main droite sous le coude adverse (avec la main gauche derrière sa nuque) et de l’enlever pour créer le déséquilibre. Il est évident que cela ne peut fonctionner que si Uke est maintenu dans un équilibre précaire via cette main sous son coude. Dans ce cas précis je n’étais pas en déséquilibre, et soucieux de laisser mon partenaire trouver ce qui n’allait pas, j’attendais patiemment qu’il mette mon poids dans mon coude. Voyant la difficulté de son élève, le professeur arrête le cours, démontre et demande pourquoi la technique ne fonctionne pas. Puis en m’indiquant du doigt, il explique “c’est parce qu’Uke ne fait pas son travail”. J’ai hoché la tête et fait semblant jusqu’à la fin du cours. Mon partenaire s’est senti soudain très compétent et nous sommes tous rentrés chez nous en n’ayant rien appris.

L’intention est également un point essentiel, souvent laissé de côté. L’Aikido est issu de pratiques violentes, destinées à incapaciter, voire détruire. S’il propose aujourd’hui un message qui va plus loin que cette simple violence, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille oublier le contexte qui lui a donné naissance. Dans un contexte de vie ou de mort, l’intention est un élément naturel. Mais dans la pratique au dojo, rares sont les fois où le pratiquant se sent en danger. Lorsque je pratique avec Akuzawa sensei, le fondateur de l’Aunkai, j’ai toujours ce moment où je crains réellement pour mon intégrité physique. Il ne m’a pourtant jamais blessé et ne le fera probablement jamais, mais je ressens son potentiel de destruction. Avant même de l’attaquer je sais déjà que ça va être compliqué, il a pris l’ascendant. Idem quand il m’attaque.




Projeter son intention - la technique seule ne suffit pas

L’Aikido est un Budo, une voie martiale visant le développement de l’individu au-delà du simple aspect combatif. J’insiste sur la notion d’au-delà, un Budo se soit d’être plus qu’un Bujutsu et pas simplement autre chose. C’est la rigueur martiale qui nous permet un travail profond sur nous-même, mentalement et physiquement, et qui à terme nous amènera peut-être à quelque chose de plus.



L’absence de travail libre

Je suis convaincu de l’intérêt d’un travail de formes associé à une recherche corporelle pour comprendre l’essence de la pratique. Je crois en revanche que ces deux éléments seuls ne sont pas suffisants pour atteindre le plus haut niveau et qu’il est nécessaire d’avoir une pratique libre.

En Aikido la pratique libre se résume le plus souvent à deux choses: le ju-waza dans lequel le pratiquant se retrouve le plus souvent à exécuter ses formes sur des attaques variées, et le randori dans lequel plusieurs pratiquants attaquent comme des zombies et prennent ukemi dès que Tori leur propose une direction.

Au Nihon Tai Jitsu, comme au sein du Yoseikan Aikido, le travail libre est particulièrement présent et peut l’être sous plusieurs formes et avec différents niveaux d’intensité. Il pourra s’agir d’un randori contre plusieurs adversaires qui cherchent réellement à attaquer, de randori avec un seul partenaire dans lequel celui-ci pourra nous seulement attaquer mais également contrer les défenses qui lui sont opposées s’il en a l’opportunité, ou encore d’exercices de type sparring en opposition totale, qu’ils soient debout ou au sol. Il en est de même en Aunkai et je ne me souviens pas d’un entrainement au Hombu dojo de Tokyo qui ne s’est pas terminé par kuzushi, un travail d’opposition libre dans lequel chacun des partenaires doit chercher à préserver sa structure corporelle tout en brisant celle de l’adversaire.

Je crois important de ne pas transformer nos pratiques en sports de combat, et de voir l’affrontement ritualisé comme l’alpha et l’omega de la pratique martiale, car cela ne pourrait à terme que les appauvrir. Je reconnais en revanche aux sports de combat d’avoir su développer des outils permettant une pratique intense et non complaisante, dans laquelle les deux adversaires cherchent à prendre le meilleur sur l’autre. S’il ne s’agit pas de tomber dans l’ego et de chercher à “gagner” un combat qui n’en est pas réellement un, un travail en opposition est un outil remarquable pour percevoir nos faiblesses, et pouvoir y remédier.


Conclusion

L’Aikido tel que Ueshiba Morihei l’a proposé au monde est une discipline martiale d’une rare qualité. La présence de pratiquants avancés d’autres disciplines parmi les élèves d’Osensei en est l’une des meilleures preuves. Le développement massif de la discipline et son message de paix, attirant aujourd’hui un public plus large ont en revanche eu un impact dévastateur sur la martialité de l’Aikido, qui peine aujourd’hui à démontrer son efficacité. Tous les éléments de cette martialité sont pourtant présents au sein de l’Aikido, et ce même s’ils peinent à être visibles. Il ne tient qu’à nous de chercher à restaurer cette martialité passée en regardant objectivement nos manques.

jeudi 13 décembre 2018

Passage de grade en Aunkai

Après 9 ans de pratique assidue et quotidienne, j'ai eu l'opportunité le 8 décembre de passer le Check pour le titre de Kyoshi (instructeur) en Aunkai devant Akuzawa sensei, dans son dojo de Tokyo. Ce fut aussi l'occasion pour Gernot, pratiquant de la première heure, et qui était déjà là à mes débuts de passer son Renshi. A noter qu'il aurait certainement pu le passer plus tôt mais qu'il ne le souhaitait pas. Le fait est que Gernot est un pratiquant très compétent, et j'ai toujours un immense plaisir à pratiquer avec lui et à recevoir ses conseils. Quant aux deux autres pratiquants sur la photo, ils étaient déjà Renshi depuis quelques années, ils n'avaient juste pas reçu le bout de papier qui allait avec.



Pour les pratiquants d'arts autres martiaux, les titres utilisés en Aunkai peuvent être déroutants. L'Aunkai en effet n'utilise pas un système de Dan, mais un système de Menkyo (Renshi, Kyoshi, Hanshi, Shihan) correspondant plus à des licences d'enseignement qu'autre chose. Plus précisément:

Membres réguliers
  • Shokyu (ceinture blanche): débutant
  • Jyokyu (ceinture blanche): démontre une compréhension des méthodes de l'Aunkai 
  • Renshi (ceinture noire): démontre une proficience dans les méthodes d'entrainement de l'Aunkai
Instructeurs
  • Kyoshi (instructeur): démontre une proficience dans les méthodes d'entrainement de l'Aunkaiet une capacité à enseigner
  • Hanshi (senior instructeur): démontre une proficience dans l'utilisation des principes de l'Aunkai et est un modèle pour la méthode
  • Shihan (maitre): démontre un corps et un esprit Aunkai totalement développés
  • Sou-Shihan (grand maitre): Akuzawa Minoru
A l'heure actuelle il n'existe aucun Shihan en Aunkai, le grade le plus élevé ayant été décerné aux trois assistants d'Akuzawa sensei: Watanabe Manabu, Miyakawa Kazuhisa et Robert John. Jusqu'à aujourd'hui personne hors du Japon ou de la France n'avait pu présenter le grade de Kyoshi, c'est donc un immense honneur pour moi, mais aussi (et surtout) un premier pas vers un développement international plus poussé. En effet si c'est la première fois, j'espère que ça ne sera pas la dernière et je pense notamment à mes amis néo-zélandais, coréens et singapouriens qui pratiquent avec beaucoup de talent et d'assiduité.

Pour notre dojo, il est probable que cela ne changera... pas grand chose. Nous continuerons les cours réguliers une fois par semaine, plus des ateliers plus ou moins mensuels pour développer le groupe. J'espère en revanche rapidement proposer des stages lors de mes déplacements et donner un peu plus de visibilité à la méthode.